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Débat du Vendredi 25 Janvier 2002-01-27
sur

Un nouveau modèle économique :
Développement justice liberté

de Amartya Sen,
Prix Nobel 1998.

 

 

Première partie :
présentation des thèses de Amartya Sen
par Frédéric UHURU.

Deuxième partie :
critique de la thèse d'une éthique du capitalisme de Amartya Sen
par Dominique TEMPLE.

Troisième partie :
Débat.

 

1) Présentation des thèses de Amartya Sen par Frédéric UHURU

 

" Les pauvres du monde entier n'ont pas de porte-parole plus inspiré et plus convainquant parmi les économistes. Notre qualité de vie ne se mesure pas à notre richesse, mais à notre liberté : cette idée révolutionne la théorie de la pratique "

Koffi Annan,
Secrétaire Général de l'O.N.U.

 

Amartya Sen n'est pas un économiste comme nous sommes habitués à en rencontrer dans les universités, les centres de recherche et les institutions financières.
- Économiste apprécié par le courant orthodoxe (pour les orthodoxes l'économie est unique sans tenir compte de la diversité culturelle et du niveau de développement économique des agents économiques)
- Il a enseigné à Harvard et Cambridge, les deux grands temples de l'économie néolibérale
- Prix Nobel 1998
- Il est apprécié par les institutions financières libérales, la Banque Mondiale et le FMI

Ce livre est issu de cinq conférences qu'il a données devant la Banque Mondiale en tant qu'invité de la présidence au cours de l'automne 96, et d'une sixième en Novembre 1997.

Pour Amartya Sen, cette invitation était un défi et une chance. La Banque mondiale n'a pas toujours été son organisation de prédilection. En tant qu'économiste professionnel, il dit s'être toujours interrogé sur les orientations de cette institution mais son scepticisme a été exprimé dans ses publications antérieures.

Ce livre n'a pas été conçu à l'attention de la Banque Mondiale ou autres organisations internationales. Il ne s'adresse pas non plus aux seuls décideurs politiques ou aux hauts fonctionnaires gouvernementaux.
Il s'agit d'une étude générale sur le développement et sur les motivations pratiques qui la sous-tendent.
Son but est nourrir le débat public.


Une partie de sa recherche appuyée sur la micro-économie et l'individualisme méthodologique porte sur la théorie des choix collectifs.

Il peut être qualifié de tiers-mondiste pour ses réflexions critiques sur la pauvreté et l'équité, dont l'un des conséquences est de mettre en cause la pensée économique contemporaine.

C'est de ce paradoxe que résulte sans doute la profonde originalité de Sen.

Tout en acceptant nombre des hypothèses de la théorie économique dominante, il la conteste à sa manière toujours subtile et nuancée.
Exemple : il voue une grande admiration à Adam Smith.

- Pour lui, la science économique en a fait une lecture trop réductrice à propos de la nature de l'intérêt individuel et des comportements économiques.

Un nouveau modèle économique constitue une synthèse des principaux travaux de Sen, qui tous s'articulent autour du thème des libertés réelles dont jouissent les individus.

- Le monde développé connaît une opulence sans précédent et une espérance de vie plus longue qu'elle ne l'a jamais été.
Une grande partie du monde est caractérisée par les privatisations de tout genre : maladie, famine, malnutrition endémique, violation des libertés politiques, détérioration de l'environnement.
- Il se repose après beaucoup d'autres la question de viabilité à long terme du modèle économique et social suivi par le monde industrialisé.
- Pour combattre ces maux, la liberté joue un rôle central. Liberté en tant que moyen et fin. Le prix Nobel défend deux aspects : les libertés individuelles doivent toujours l'emporter sur la contrainte collective même s'il ne faut pas perdre de vue que notre liberté d'action est nécessairement déterminée et contrainte par les possibilités sociales, politiques et économiques qui s'offrent aux individus. La clef du développement est plus dans l'initiative de chacun que les politiques macro-économiques décidées d'en haut ou de l'étranger (aide publique au développement, programme d'ajustement structurel).
- Il fait confiance au marché. Une nécessité vitale non pour sa grande efficacité supposée ou sa décentralisation des décisions, mais parce que son absence serait le déni d'une liberté fondamentale, celle de conduire sa vie sur un monde qui suppose l'espace des transactions libres.

La liberté d'agir de chacun suppose que la pauvreté (l'inégalité) ne soit pas trop accentuée ce qui pose d'emblée un redoutable problème de définition et de mesure.
- Sur ce point, les travaux de Sen sont novateurs : il refuse de confiner la pauvreté à la seule question des revenus.
Il l'élargit à ce qu'il appelle "capability" : les moyens d'accès des individus aux biens premiers (primaires) santé et éducation que tout homme est supposé désirer quelques soient les autres désirs. Leur acquisition ne doit pas relever d'une simple logique de marché mais d'un contrat social d'ordre éthique.
- C'est aussi l'ensemble des libertés matérielles et formelles (celles des régimes démocratiques) qui permettent à chacun de disposer de plusieurs fonctionnements humains parmi lesquels il pourra choisir le type qu'il souhaite.
Pour Sen, qu'une personne soit riche ou pauvre, ce n'est pas sa fortune ou ses revenus qui importent mais le type de vie qu'elle a ou non la liberté de choisir.
- Ces notions à la fois humanistes et abstraites, association rare dans la pensée économique, ont des applications concrètes : élaboration d'indicateurs de développement de P.N.V.B. plus explicatifs que les indicateurs classiques du PIB/tête. Explication des famines : sont-elles la conséquence d'une production insuffisante ou d'une mauvaise répartition des droits d'accès à la nourriture. Pour améliorer cette répartition, là encore, les libertés au sens large (en particulier politique) sont indispensables. Sen aime à rappeler : " Les démocraties n'ont jamais connu la famine ".

- Qu'en est-il de l'Afrique ? L'enfermement dans la production des matières premières pour les économies du Nord, expliquerait en partie la situation actuelle.

Sommaire

 

2) Critique de la thèse d'une éthique du capitalisme

de Amartya Sen par Dominique Temple

 

 

" Même si, en dernière analyse, personne n'a de raison directe de se soucier de justice et de morale, il n'en reste pas moins que ces notions peuvent revêtir une grande importance instrumentale et favoriser la réussite économique. Cet avantage contribuerait à expliquer leur survie, aux dépens d'autres règles sociales de conduite " Amartya Sen,

Je ne m'intéresserai qu'à un seul chapitre du livre d'Amartya Sen, " Un nouveau modèle économique", le chapitre 11 : " Choix social et comportement individuel ", en réservant ma critique aux sous-chapitres intitulés : " le rôle des valeurs dans le capitalisme. - Éthique des affaires, confiance et contrats. -Variétés des normes et des institutions au sein de l'économie de marché. - Les institutions, les normes de conduite et la maffia. "

1) Le rôle des valeurs dans le capitalisme
Amartya Sen, dans cette courte partie de son livre, plaide pour une éthique du capitalisme.
Il déclare que le système capitaliste fait une place considérable aux valeurs éthiques.
La proposition est répétée délibérément à plusieurs reprises sur le mode suivant :

" On perçoit souvent le capitalisme comme un système dont la dynamique met en jeu exclusivement l'avidité des individus, alors qu'en vérité, l'économie capitaliste repose sur un système fortement charpenté de valeurs et de normes " .

Amartya Sen fait appel au Droit, censé assurer le respect des contrats, mais il invoque aussi une éthique du comportement qui reposerait sur le respect de la parole donnée, et la confiance. Mais il ne serait sans doute pas nécessaire d'en appeler au Droit si la parole donnée avait une force morale exemplaire.
Amartya Sen se tourne également vers l'origine du capitalisme et affirme que " l'émergence du capitalisme ne se résumait pas à une cupidité débridée ". Il fait état de " valeurs positives" du capitalisme - mais sans les nommer -, et appelle " altruisme spontané des pionniers du capitalisme " le fait de " croire que les individus pouvaient cultiver des attitudes mutuellement avantageuses, non sous la pression de l'Etat mais par la compréhension rationnelle de leur nécessité ".
Je me demande où se trouve la moindre valeur éthique dans une telle logique : il va de soi que si l'intérêt d'autrui est la condition de l'intérêt pour soi, chacun a tout intérêt à ce qu'autrui fasse valoir son intérêt, sans qu'il soit besoin d'invoquer l'éthique. Tout paysan sait naturellement qu'un cheval bien nourri tire mieux la charrue que mal nourri, mais de nourrir l'animal n'est pas pour autant la preuve d'une valeur éthique. Amartya Sen recourt à l'argument d'autorité : " Adam Smith notait, dit-il, que " tout un éventail de valeurs entre en jeu dans les relations politiques, sociales et économiques ". Certes, mais comment déduire de cette citation générale que Adam Smith concevait une éthique du capitalisme ? Les arguments d'autorité s'échouent finalement sur cet aphorisme : " Le capitalisme fonctionne grâce à un système nécessaire pour opérer avec efficacité sur le marché et au sein des institutions qui en dépendent ". Amartya Sen se rend compte qu'il inféode ces mystérieuses valeurs, qu'il appelle de ses voeux, à l'efficacité du capitalisme, mais cela ne lui pose pas de problème.

2) Éthique des affaires, confiance et contrats

Amartya Sen ouvre le chapitre suivant avec la même affirmation que précédemment :

" Je n'innoverai pas en affirmant que des motivations autres que celles liées au profit jouent un rôle dans le succès du capitalisme, mais je constate, en le déplorant que cette réalité, malgré l'abondance d'exemples historiques et la richesse de l'argumentation conceptuelle est trop souvent négligée par les économistes contemporains ".

Mais il nous laisse imaginer les exemples historiques et la richesse de l'argumentation. Il se contente de déplorer qu'elles soient donc inconnues des économistes . Qu'est ce que cela peut bien vouloir dire ?
Amartya Sen prétend que les valeurs éthiques sont en fait trop visibles pour être vues, et de citer Adam Smith encore, ou plutôt une considération générale d'Adam Smith dont je ne vois pas le rapport avec l'économie politique. C'est dans son Histoire de l'astronomie qu'Adam Smith dit : " Un objet qui nous est familier, que nous avons chaque jour sous les yeux ne produit, quels que soient son intérêt et sa beauté, que peu d'effet sur nous, parce que notre admiration n'est portée ni par l'émerveillement ni par la surprise ".

Admettons que les valeurs du capitalisme soient si évidentes qu'elles crèvent les yeux. Il aurait été difficile de convaincre de cette évidence les ouvriers des filatures ou des mines de l'Angleterre ou de la France lors de la naissance du capitalisme. Mais il y a eu effectivement moralisation de l'exploitation du travail, réduction puis suppression du travail des enfants par exemple, et constante amélioration des conditions et du temps de travail. S'il y a eu moralisation du système capitaliste, on la doit toutefois aux luttes sociales conduites par les syndicats, aux luttes politiques qui ont soudé la classe ouvrière, soulevé des masses humaines considérables, tenté (vainement) une alternative pour la moitié du monde, et sacrifié des millions d'hommes pour abattre le fascisme. Mais d'Amartya Sen pas un mot ! Ou plutôt :

" Les structures ne peuvent fonctionner qu'en relation directe avec des codes de conduite partagés : la légitimité des institutions repose sur des accords interpersonnels et une compréhension commune, qui exige à son tour le respect de comportements attendus et une certaine mesure de confiance mutuelle ".

Entre qui et qui ? Je suppose que c'est entre les patrons. Auquel cas, si les dits comportements d'autrui doivent être attendus, et si la confiance doit être mesurée, où est le respect de l'autre dans ce qu'il a d'inattendu et par quoi est mesurée la confiance ? Les valeurs de l'éthique du capitalisme, selon Amyarta Sen, sont la compréhension de l'autre mais dans son horizon à soi, et la confiance, mais requise dans les limites de son utilité. Subordonner les valeurs minimales c'est-à-dire sans lesquelles il n'y a pas de langage, donc pas de société et évidemment pas de système économique quel qu'il soit, à l'horizon de sa compréhension et de son intérêt, cela revient à les subordonner à l'intérêt privé, et à substituer au souci du bien commun le souci de soi.

Personne ne doute que l'échange a besoin d'un minimum de réciprocité et que le libre échange bénéficie des valeurs produites par cette réciprocité minimale d'où sont issues la compréhension et la confiance. Si l'on ne reconnaît pas autrui comme un autre homme, il n'y a pas d'échange possible, mais seulement le meurtre ou l'indifférence. L'échange suppose donc bien une réciprocité minimale qui instaure la reconnaissance, mais il la retourne à l'envers car il ne la suppose que pour autant qu'il peut l'utiliser dans l'intérêt individuel. La raison de la réciprocité minimale (la compréhension mutuelle) évite la guerre et la mort. Le risque de mort évité, la nature reprend ses droits : chacun pour soi. La raison ramenée à un tel calcul est certainement la plus pauvre que l'on puisse imaginer. En faire une éthique ?
Amartya Sen poursuit :

" Parce que l'adhésion à un code de conduite partagé est, le plus souvent, implicite, on tend à sous-estimer son importance dans des situations où cette confiance est acquise. Mais il arrive aussi qu'on la sous-estime là où elle n'existe pas. Et les résultats peuvent alors confiner au désastre ".

À quel désastre ? Le vol, le pillage, l'assassinat, sont en effet un désastre du moins pour la victime mais peut-être pas pour tout le monde. Le pillage de l'Afrique est un désastre pour les populations africaines, pas pour les Occidentaux. Pour les populations de l'ex-Union Soviétique, le pillage est un désastre mais pas pour les maffias au pouvoir ou le KGB. Amartya Sen est donc conduit à penser que pour éviter le pire, il vaut mieux un banditisme organisé que rien, et présente la maffia comme un intermédiaire entre le chaos et l'ordre capitaliste. Mais ce qu'il appelle chaos est tout ce qu'il ignore ou ne compte pas dans le système capitaliste ! Ce qui me semble un amalgame fantastique. Dès lors, la maffia est censée apporter un ordre moral à tout ce qui n'est pas intégré dans le système capitaliste. La maffia devient une phase de transition légitime au capitalisme :

" On s'est beaucoup inquiété, ces derniers temps, de l'émergence de structures maffieuses dans l'ex-Union soviétique. On ne saurait pourtant remédier à ce problème sans prendre en compte l'histoire des conduites qui ont prévalu ou qui continuent de prévaloir dans le pays.".

3) Variétés des normes et des institutions au sein de l'économie de marché

Le chapitre suivant répète la proposition qu'il s'agit toujours de démontrer :

" Réduire le capitalisme à un mécanisme de maximisation du profit, fondé sur la propriété individuelle des moyens de production, c'est négliger de nombreux facteurs qui contribuent à l'efficacité du système, c'est-à-dire à la croissance de la production et à la création de revenus ".

Amartya Sen affirme que des valeurs humaines peuvent être envisagées comme éthique du capitalisme dès lors que ces valeurs peuvent être ordonnées à la maximisation des revenus. Mais l'utilitarisme appliqué à l'éthique n'est pas l'éthique !
L'inféodation de valeurs à la croissance du Capital est plutôt du même type que l'inféodation des valeurs de la jeunesse au fascisme. Est-ce que le courage des adolescents humiliés était une valeur éthique du système fasciste ?

L'exemple d'un système capitaliste qui bénéficierait d'un code éthique est, bien entendu, celui du Japon. L'économie japonaise antique reposait sur un système de réciprocité et de redistribution inégale. Lors de la capitulation sans condition devant les Etats Unis de l'Amérique du Nord, le Japon dut accepter le libre-échange imposé par ses vainqueurs. Le Japon disposait néanmoins, de par le système qui avait été le sien, d'un code de valeurs imposant que la culture pérennise encore de sorte que : " La conduite des affaires y obéit à un ensemble de motivations beaucoup plus large que la seule maximisation du profit ". Mais c'est justement en cela que le système capitaliste japonais est imparfait d'un point de vue capitaliste. Et c'est aussi pour cela qu'il est en crise. D'autre part, que le capitalisme japonais doive respecter certaines valeurs éthiques ne veut pas dire que ces valeurs soient redevables au système capitaliste. Elles sont l'héritage de la tradition japonaise non capitaliste. Amartya Sen ne peut y contredire : " Ronald Dore et Robert Wade ont souligné l'influence de " l'éthique confucéenne " () Eiko Ikegami a relevé la continuité qui existe entre le Japon contemporain et la culture Samouraï " A l'évidence, l'éthique confucéenne ou samouraï, ce n'est pas l'éthique capitaliste. Disons que le capitalisme doit compter avec les valeurs traditionnelles. Enfin le Prix Nobel déclare " De fait le jugement plutôt cavalier du Wall Street Journal, affirmant que le Japon est " la seule nation communiste en état de marche " contient une part de vérité ".
Que l'éthique subsistant dans un système capitaliste en état de marche soit reconnue comme communiste c'est quand même assez joli ! Amartya Sen ne souligne pas le lapsus. Il est sérieux. " Cela dénote, commente-t-il, l'importance des motivations non liées au profit qui sous-tendent bon nombre d'activités économiques. D'autres pays que le Japon cultivent une éthique des affaires spécifique et pourtant compatible avec le développement capitaliste". Les Japonais font peut-être ce qu'ils peuvent pour donner un visage humain au capitalisme parce qu'ils ne peuvent évidemment l'ignorer : l'alternative occidentale, ils le savent, a échoué. Mais cela ne veut pas dire que dans ce compromis historique ils fassent de leurs valeurs en question une éthique capitaliste. L'éthique à laquelle ils ne peuvent se soustraire culturellement reste un handicap en face de concurrents capitalistes plus "audacieux".

4) Les constitutions, les normes de conduite et la maffia.

Dans le chapitre suivant, Amartya Sen revient aux valeurs présumées propres au capitalisme, les codes de conduite qui seraient générés de façon nécessaire par la conduite des affaires.
Il revient donc à la maffia.

On part toujours de la même pétition de principe :

" Pour conclure cette discussion à propos des valeurs, de leur rôle et de leurs différents aspects dans le développement du capitalisme, rappelons que le système éthique qui sous-tend le capitalisme ne se limite en aucune manière à une apologie de la cupidité. Source d'une augmentation de la prospérité mondiale, le capitalisme repose sur des règles morales et des codes de conduite qui ont favorisé les transactions marchandes et garanti leur efficacité ".

Je ne pense pas que Amartya Sen soit dupe : il sait que la prospérité n'est pas mondiale : la prospérité est celle des Occidentaux et de leurs commensaux. La pauvreté s'est accrue et le malheur s'est généralisé sur des régions immenses et sans espoir de retournement de la situation. Elle s'aggrave tous les jours tandis que la santé du capitalisme n'a jamais été aussi prospère : l'amalgame monde - système capitaliste est un stratagème. Quant à la pétition de principe inlassablement répétée à défaut d'être démontrée, elle ne repose en fin de compte que sur un truisme : la reconnaissance de l'autre pour autant qu'elle est nécessaire à l'échange : " Les règles morales et les conduites (Amartya Sen rappelle qu'il s'agit de la confiance) ne sont invoquées que pour autant qu'elles facilitent les échanges et les transactions ", autrement dit que pour autant qu'elles protègent le système capitaliste : police d'assurance contre la guerre, et contre la révolte des victimes du système.
Mais enfin, on ne peut indéfiniment se soustraire à l'évidence :

" Dans le monde contemporain, le capitalisme doit répondre à plusieurs grands défis : la question de l'inégalité (et avant tout, l'existence d'une extrême pauvreté, dans le contexte d'une prospérité sans précédent), ou encore celle des " biens communs " (c'est-à-dire des biens partagés par tous, tel que l'environnement). La solution de ces problèmes exigera sans aucun doute la mise en place d'institutions extérieures à l'économie capitaliste de marché ".

N'est-ce pas l'aveu que le système capitaliste n'a pas d'éthique capable de répondre aux deux problèmes économiques majeurs de notre temps : le droit de tous les êtres humains de vivre dignement sur cette terre et l'obligation de respecter la terre pour la laisser intacte aux générations futures ; deux obligations d'alliance et de filiation dirait l'anthropologie, mais qui sont au fondement de toute société humaine et de toute éthique.
Si des institutions extérieures sont requises pour imposer au système capitaliste ces obligations morales, cela signifie que dans son ignorance ou son impuissance ou encore son arrogance, le système capitaliste est dangereux, qu'il engendre la destruction de l'environnement au point de mettre en danger les équilibres requis de la planète et qu'il engendre les inégalités sociales jusqu'à être directement responsable de l'extrême pauvreté d'une part grandissante de la population mondiale.

" Mais, dans une large mesure, les règles éthiques nécessaires à la prise en compte de ces problèmes ne condamneront pas le marché ni son développement ".

Certes ! Mais ils condamneront le capitalisme. Amartya Sen joue ici sur une confusion qui est le petit couteau ddes assassins : la confusion entre le marché et le capitalisme. Le marché existe depuis fort longtemps dans presque toutes les sociétés humaines. Il est le lieu de la rencontre et de la reconnaissance des uns et des autres. En ce sens, il précède même la cité. Et les relations du marché sont d'abord des relations d'interlocution et de réciprocité, entre les uns et les autres.
Tous les marchés du monde sont des marchés de réciprocité dont les équivalents signent la compréhension mutuelle des besoins d'autrui
. Dans tous les marchés du monde, celui qui est le plus favorisé fait à celui qui l'est le moins une gratification supplémentaire, un don pour l'amitié. Bien entendu, le marché est d'abord la rencontre d'hommes et de femmes, et les marchandises circulent sur les voies tracées par ces relations.

Le marché est inféodé, dans la société occidentale, ou détruit , par le capitalisme qui le remplace par la bourse, c'est-à-dire qui remplace la relation des hommes entre eux par une relation des choses entre elles au bénéfice du plus fort. L'interlocution est alors supprimée, et la compréhension mutuelle réduite au seul souci de savoir si l'autre a bien compris ce que veut dire le prix affiché. Dans tous les cas, c'est désormais le plus fort qui dicte sa loi et non pas l'Humanité.

Tandis que la réciprocité en prenant en compte la demande du plus faible de préférence à celle du plus fort supprime a priori la pauvreté dans le monde, le libre-échange a priori l'engendre.
Il n'y a pas de pauvres ou d'exclus sur un marché de réciprocité.
Appeler le
marché capitaliste du simple nom de marché est une astuce, une duperie, qui supprime l'alternative de deux systèmes antagonistes, et qui inféode les valeurs créées par la réciprocité (compréhension et confiance) au bénéfice du profit, qui fait croire que le système capitaliste est la forme évoluée du marché alors qu'il en est le pire adversaire. Il n'y a pas de valeur éthique qui ne soit fondée par la réciprocité ; et en appeler à ses valeurs pour justifier le système capitaliste est une imposture. Il y a un marché et un commerce capitaliste dont la tour de contrôle, le World Trade Center était le symbole. Mais le World Trade Center n'a rien à voir avec un marché africain, indonésien, chinois, inca, occitan ou bavarois. Le capitalisme est la négation du marché de réciprocité par ce qu'il est dirigé par la spéculation en vue du profit.
Lorsque Amartya Sen dit que : " La solution de ces problèmes exigera sans aucun doute la mise en place d'institutions extérieures à l'économie capitaliste de marché ", il fait l'amalgame entre capitalisme et marché, et quand il ajoute : " mais, dans une large mesure, les règles éthiques nécessaires à la prise en compte de ces problèmes ne condamneront pas le marché ni son développement ", il fait l'impasse sur le mot capitaliste car il sait fort bien qu'il ne serait pas possible d'approuver le marché si, par marché, on entendait ce que le capitalisme fait du marché quand il le domine. Le jeu des élisions et des amalgames révèle l'enjeu.

Où se trouvent donc les valeurs morales tant espérées du système capitaliste, si pour résoudre les deux questions clefs de l'économie capitaliste il lui faut une éthique extérieure ?
Reste les valeurs maffieuses.

Amartya Sen y revient donc :

" Une organisation telle que la maffia remplit un certain nombre de fonctions sociales dans des secteurs encore primitifs de l'économie en soutenant des transactions mutuellement bénéfiques (...) Sur le marché, des accords sont nécessaires, ils servent de garantie de bonne fin et doivent éviter qu'une des parties contractantes n'échappe à ses engagements. Leur caractère contraignant dépend soit de la loi et de son application, soit de la confiance mutuelle et d'un sens implicite de l'obligation. L'efficacité réelle des gouvernements sur ce terrain état souvent limitée et lente, la plupart des transactions reposent sur la confiance et l'honneur".

Le raisonnement est sur une pente que le lecteur descendra tout seul pour arriver à la conclusion inéluctable de ce type d'argumentation : " La maffia est une organisation détestable. Il est pourtant nécessaire de comprendre le fondement économique de son influence : par le crime et la violence, elle remplit une fonction nécessaire à la bonne marche de l'économie ".
Mais alors comment passer de cette organisation détestable à une autre qui ne le soit pas ?
" Pour peu que des formes légales de contrôle des contrats et des comportements fondés sur la confiance mutuelle viennent remplir cette fonction, elle perd sa raison d'être "

" On voit donc qu'il existe une relation entre la ténuité des normes régissant les affaires et l'emprise de la maffia sur l'économie "

5) Quelques remarques pour conclure

Après un hommage à Adam Smith et John Rawls, Amartya Sen revient à la question éthique et réaffirme toute sa croyance :

" Les critiques postulent que les êtres humains sont exclusivement guidés par l'intérêt personnel, présupposé qui sert parfois à établir que le seul système susceptible de fonctionner est l'économie de marché capitaliste. Si d'une part l'observation empirique contredit ces vues, il est, par ailleurs simpliste d'attribuer les succès du capitalisme, comme système économique, aux comportements dictés par l'intérêt personnel, alors qu'il met en jeu un système de valeurs complexe et sophistiqué, parmi lesquelles la confiance, le respect des engagements, l'honnêteté en affaires, jouent un rôle considérable ".



Ce qui me paraît simpliste c'est de prendre pour des valeurs du système capitaliste les valeurs qui ont été élaborées à l'extérieur de celui-ci et auxquels divers peuples font appel pour tenter de maîtriser l'amoralité du système capitaliste ou pour lui donner un visage humain. Ce qui est simpliste, c'est la subordination politique des valeurs de compréhension et de respect des conventions, à la bonne marche des affaires alors que ces valeurs sont manifestement utilisées comme des moyens et non des fins par différents partenaires qui s'estiment de force à peu près égale ou qui estiment que la bonne santé économique de leurs comparses est une garantie de bonne fin pour leur production et le succès de leurs entreprises. Ce qui est naïf encore, c'est d'affirmer toujours sans avoir rien démontré que le système capitaliste met en jeu un système de valeurs complexe et sophistiqué alors qu'en réalité, les valeurs mises en jeu sont des plus élémentaires. Ce qui est encore plus naïf est de prétendre que l'invisibilité de ce soi-disant formidable appareil éthique est due à sa trop grande évidence. Mais, peut-être Amyarta Sen appelle-t-il valeurs, des références comportementales que d'autres appellent des anti-valeurs ?

"Si j'insiste, précise Amyarta Sen, sur le rôle des valeurs et normes dans les comportements individuels, je ne prétends pour autant que le sens de la justice prévaut sur d'autres motivations, telles que la prudence ou les préoccupations matérielles. Toute prévision concernant les comportements - qu'il s'agisse d'attitudes individuelles, de relations d'affaires ou de services publics - doit éviter de prêter aux individus un penchant trop marqué pour la vertu ou une soif inextinguible de justice ".

Il me semble entendre Tartuffe :

" Le ciel défend, de vrai, certains contentements,
Mais on trouve avec lui des accommodements "

Amartya Sen :
" Dans l'histoire récente, les exemples ne manquent pas de prévisionnistes trop bien intentionnés qui ont découvert avec amertume qu'ils avaient eu tort d'accorder la prépondérance à l'altruisme. En donnant toute leur place aux valeurs, nous reconnaissons le rôle de l'intelligence constructive tout autant que celui de la cupidité"

Tartuffe :
" Selon divers besoins, il est une science
D'étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l'action
Avec la pureté de notre intention "

Amyarta Sen :

" L'examen des comportements exige un sens certain du dosage "

Tartuffe :
" De ces secrets, Madame on saura vous instruire
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi ;
Je vous réponds de tout et prends le mal sur moi.

"Vous toussez fort madame ! "


Elmire
Oui je suis au supplice


Tartuffe
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?


Elmire
C'est un rhume obstiné, sans doute, et je vois bien
Que tous les jus du monde n'y feront rien !]

Molière

 

" Fuyez, retirez-vous ; vous n'êtes pas assez loin. Je suis, dites-vous, sous l'autre tropique. Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère, montez aux étoiles, si vous le pouvez
- M'y voilà.
- Fort bien, vous êtes en sûreté ! Je découvre sur la terre, un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu'il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune, et regorger de bien
"

La Bruyère

 

Si la tentative de créditer le système capitaliste de valeurs éthiques est un fiasco, celle d'imaginer une compatibilité de ce système économique avec des valeurs issues d'autres systèmes aboutit aussi à un fiasco. Certains codes que l'on peut assimiler à une morale peuvent bien s'instituer entre les membres d'une même classe sociale qui dirige les affaires comme le prouve effectivement le code d'honneur de certaines maffias, mais ce type de morale est du même genre que les comportements hiérarchisés d'une meute de loups. Elle est dictée par le souci de la plus grande efficacité des prédateurs vis-à-vis de leurs proies ou de la survie du groupe. Il s'agit là du lien social tel qu'il est défini par les capitalistes, c'est-à-dire un lien organique entre les diverses composantes que la différenciation de l'activité économique génère, et qui doivent être complémentaires entre elles sous peine de la désagrégation du système. L'inféodation de l'Etat au système capitaliste peut suaviser la rigueur de la morale maffieuse, elle n'en change pas le contenu. C'est entre le prédateur et la proie que devrait s'instaurer un rapport qui n'obéisse plus aux lois de la nature, un rapport supranaturel qui soit celui de leur reconnaissance comme appartenant à la même humanité, et par conséquent comme dépendants mutuellement les uns des autres vis-à-vis de cette humanité.

Les sociétés vaincues sommes les sociétés de Chine ou du Japon, contraintes par les traités imposés par leurs vainqueurs à l'adoption du libéralisme économique, ont été forcées d'adapter le système capitaliste à leurs valeurs traditionnelles, valeurs dont la survie est prolongée par la langue, la culture, les rites, les traditions, mais il s'agit à chaque fois d'un compromis non pas d'un crédit éthique au système capitaliste. Le japon, Amartya Sen le sait, est d'ailleurs obligé aujourd'hui de renoncer à ses valeurs traditionnelles les plus précieuses.

Le Prix Nobel soutient qu'un certain nombre de Pères fondateurs de l'économie politique occidentale concevaient l'utilitarisme comme un moyen de promouvoir la liberté individuelle contre le despotisme. Mais cette époque est depuis longtemps révolue, et depuis que le despotisme a été abattu l'utilitarisme n'a eu d'autre justification que lui-même, c'est-à-dire de devenir l'instrument d'un pouvoir de domination. La culture occidentale est une culture de la domination. Mais il n'est pas possible de faire naître une éthique de la domination.

Il me faut cependant re-situer les réflexions d'Amartya Sen dans la perspective de sa thèse. Amartya Sen veut montrer que le développement humain ne se réduit pas à celui de la croissance des seuls revenus, de la croissance du capital. Pour lui, le développement implique comme autre facteur décisif : les libertés individuelles, ce à quoi concourt selon lui le système capitaliste mais pas seulement, d'où son souci de lui adjoindre par un moyen ou un autre des valeurs éthiques.

À défaut d'une parenté possible entre le système capitaliste et les dites valeurs, la question est posée de savoir dans quelles matrices pourraient naître et se développer de telles valeurs. Parmi ces valeurs, Amartya Sen défend en premier lieu la liberté puisque la liberté est la valeur invoquée par les capitalistes pour justifier leurs entreprises.
Il élargit le sens de la liberté en incluant sous ce terme pas seulement la liberté d'entreprendre mais la liberté de ne pas entreprendre, celle du philosophe, du penseur, du chercheur, de l'artiste, du service public, bref celle de ceux qui peuvent faire bénéficier les autres de leurs dons quand ces dons n'ont aucune incidence sur la croissance du capital et l'augmentation des profits de ses actionnaires, mais qui sont des oeuvres de culture, de pensée ou simplement de bonheur. D'où la distinction de deux sortes de compétences intellectuelles : celles qui peuvent être directement asservies à la bonne marche des entreprises capitalistes, que Amartya Sen appelle le capital humain, et les capacités qui ne sont pas utiles à l'entreprise capitaliste.

 

" Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire. Personne presque n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez de fonds pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire appelle des affaires. Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler "

La Bruyère

 

Je ne suis pas sûr que Amartya Sen mettrait cette capacité de travail parmi les capacités humaines dont il parle, mais admettons-en le principe, cela signifierait admettre que la critique puisse dénoncer le système capitaliste, car si le même La Bruyère observait déjà :



" Il y a des misères sur la terre qui saisissent le coeur. Il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils redoutent l'hiver ; ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces ; l'on force la terre et les salons pour fournir à sa délicatesse : de simples bourgeois, seulement à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités ",

c'est Amartya Sen qui affirme :

" Qui oserait affirmer, en effet, que le monde brutal dans lequel nous vivons est, en réalité, gouverné par la bienveillance universelle ? Il est difficile de comprendre comment un ordre du monde fondé sur la compréhension mutuelle peut laisser place à un tel niveau de misère, de malnutrition et de désespoir, et comment des millions d'enfants, chaque année, sont condamnés à mourir par manque de nourriture, de soins médicaux ou d'aide sociale ".
" Les théologiens eux-mêmes se sont affrontés sur ce sujet qui hante les esprits depuis fort longtemps. Certains ont invoqué l'idée que Dieu aurait de bonnes raisons de nous soumettre aux épreuves et de nous laisser l'initiative (...) Selon certains, il faut aller encore plus loin : la dépendance à l'égard des autres n'est pas seulement condamnable d'un point de vue éthique, c'est aussi une véritable atteinte à l'esprit d'initiative et à l'effort individuel, voire une négation de l'estime de soi. Qui mieux que moi-même pourrait prendre soin de mes problèmes et défendre mes intérêts ".

Personne ! Évidemment, Amartya Sen ! Si ton problème, ce sont tes intérêts et ton toi-même ! Mais ce qui occupe la plus grande part des hommes sur cette terre ce n'est ni leur moi-même, ni leur intérêt, c'est au contraire cette dépendance mutuelle que tu condamnes, et qui suppose la relativisation du moi-même par l'autre afin que de cette relativisation mutuelle de l'un par l'autre naisse le sentiment partagé qui s'appelle l'humanité, sentiment qui n'est autre que le propre de l'homme et la raison du bien commun.

La compréhension est un premier moment vers ce sentiment, mais qui peut être encore retourné. L'invention du système capitaliste tient dans ce trait : si la compréhension permet de maîtriser les ressorts de la production d'autrui la liberté permet de les utiliser ou de les détruire selon qu'il y va de mon intérêt.

L'impasse dans laquelle se trouve enfermée ta thèse est de croire que la liberté individuelle soit la liberté. Elle est une liberté certes, mais une liberté finie. La liberté infinie se conquiert par la relation à autrui que l'on nomme la réciprocité, et si l'on veut appeler celle-ci une dépendance mutuelle, alors il faut dire que la dépendance mutuelle consiste à ne pas pouvoir supporter que l'autre n'ait pas les moyens d'exister, au point d'en être l'otage comme dit Levinas, et telle est la condition sine qua non d'une libération de soi (du moi-même), qui engendre la liberté humaine. La question reste donc entière à l'issue de cette thèse, car la liberté de l'économie capitaliste paraît plus que jamais nier la liberté humaine.

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3) Débat

 

Vous avez entendu la défense et l'accusation, le débat est ouvert :

Frédéric,

Amartya Sen est l'un des premiers défenseurs du système capitaliste à réaliser la souffrance des pauvres et à témoigner d'une préoccupation de leurs conditions. Son scepticisme sur la politique économique mondiale n'est pas exprimé dans ce livre, mais il conteste le système d'une façon subtile. Il dit en somme que l'on a trop insisté sur l'intérêt privé. Il se focalise sur le problème de l'équité et de la liberté dans ce qu'il appelle le Tiers Monde. Le thème principal est celui de la liberté économique en termes de capabilité. Pour lui, il faut donc supprimer les obstacles aux capacités des uns et des autres et les libertés individuelles doivent l'emporter sur les contraintes collectives ou étrangères. Et il met comme objectif immédiat de cette liberté la santé et l'éducation d'où l'idée qu'ils doivent relever d'un contrat éthique.
La capabilité c'est l'ensemble des libertés formelles et matérielles qui permettent aux individus de disposer de plusieurs types de fonctionnement humain, de sorte que l'individu puisse choisir son type de vie en fonction de ses options philosophiques. À partir de cela on a pu définir de nouveaux indicateurs de développement.

Dominique,
Je comprends que l'option pour l'individu soit revendiquée par qui a dû supporter le despotisme d'un régime de castes ou encore le collectivisme. Mais on ne peut réduire toute économie autre que l'économie capitaliste à ces deux systèmes. L'individu n'est pas une propriété de l'Occident. Bien au contraire.
Or, toute la perspective de Amartya Sen est enchâssée dans l'économie politique occidentale. Amartya Sen ne pense aucun autre système économique que le sien. Mais c'est justement ce système économique qui est en question puisqu'il conduit l'humanité à un terme très proche et non seulement l'humanité mais la planète.

L'idée de récupération des valeurs d'autrui dans cet appareil capitaliste est une erreur. Cela me fait penser à une anecdote significative : lorsqu'il était encore candidat potentiel à l'Elysée Laurent Fabius a fait une tournée africaine. Il a lu des analyses africaines comme celle de Guingané que nous avons publiée. Il a proposé de sortir du champ de l'économie capitaliste l'enseignement et la santé, et de leur réserver une territorialité propre qu'il a qualifiée du terme sanctuarisation. Enfin il a suggéré aux banques de se charger de ce secteur où selon lui devrait opérer la logique du don (notez bien : du don, non pas de la réciprocité !). Ce qui me paraît extraordinaire ce n'est pas que le leader socialiste français découvre une territorialité autre que celle du profit en Afrique, mais d'une part qu'il la sanctuarise et d'autre part qu'il la soustraie à la compétence des peuples pour en faire une activité annexe des banques. Visiblement, il ne peut penser que dans un système : le sien. Ce qui est autre doit être enkysté dans son système (dans un sanctuaire, dit-il) et mis sous la responsabilité des responsables du système (les banques). Enfin la réciprocité, qui est la règle dans ces domaines chez les Africains, et qui permet à chacun d'être l'égal de l'autre, est remplacée par le don unilatéral du donateur vers le donataire ce qui fait perdre la face au donataire et renchérit le prestige du donateur, (ici les banques occidentales). On est loin d'une définition de l'individu selon les critères africains.

Sidy
Depuis toujours le système capitaliste a besoin de s'auto générer, et depuis sa naissance, il se soucie de l'éducation et de la santé ! Ce n'est pas d'au-jourd'hui. Ce sont des secteurs-clefs qui ne doivent pas lui échapper. Les universités et l'école, mais aussi la santé. Depuis les origines du capitalisme, l'enseignement est sa proie.
Je dirai aussi qu'il est normal que le système capitaliste se trouve une parenté avec la maffia car le raisonnement de base de la maffia et des capitalistes est le même. Je ne vois là rien de bien nouveau.
Quant à la capabilité c'est une notion creuse car la capabilité se définit différemment selon les systèmes considérés.
Enfin la conception de la démocratie de Amartya Sen, je la récuse. Un Africain est très libre, mais sa liberté est dirigée vers celle d'autrui tandis que la liberté individuelle des Occidentaux est tournée vers soi-même. Ce sont deux orientations qui aboutissent à des démocraties différentes.
Par exemple, la démocratie occidentale est parlementaire : c'est une délégation de pouvoir, c'est une démocratie représentative qui permet de construire nations et empires, et des appareils d'Etat puissants et répressifs de la liberté individuelle. Nous préférons la démocratie directe ou le consensus doit être pour tous sans aucune victime ni laissé pour compte, et nous nous dirigeons donc dans une autre direction que la construction d'appareils d'Etat qui imposent ensuite à tous des obligations que personne n'a souhaitées ni voulues. Autrement dit, nous n'avons pas une conception abstraite de l'individu mais une conception concrète.

Irénée
Mais un mérite de Amartya Sen est d'avoir voulu dire qu'il n'est pas nécessaire d'attendre d'être riche pour s'occuper de la santé et de l'éducation, qu'il existe des décisions qui doivent être prises en amont de la question économique pour permettre à tout le monde de pouvoir accéder au domaine économique, à l'initiative économique.

Dominique
L'appel à la culture, et à l'éthique des peuples n'est pas une reconnaissance des matrices de ces valeurs, une reconnaissance des structures économiques et sociales qui ont engendré et qui engendrent ces valeurs.

En réalité les Occidentaux invoquent ces valeurs pour que les individus puissent participer au système qui détruit les matrices de ces valeurs ! C'est le paradoxe de la fleur coupée. On prend les fleurs que l'on admire pour les mettre dans un vase occidental mais pas les racines. Les fleurs coupées se meurent d'elles-mêmes. On peut dire que le nouveau credo des Ong est la promotion de cette auto-colonisation soft : " On s'intéresse à vos cultures, mais on fait l'impasse sur les structures sous jacentes, parce que l'on désire que vous substituiez vous-mêmes à ces structures les structures économiques du commerce pour le profit. Ces nouvelles structures engendreront d'elles-mêmes en lieu et place de vos valeurs traditionnelles des anti-valeurs efficaces, et la substitution aura lieu de façon naturelle " , sans heurt et sans violence à moins que ça casse comme au Rwanda.

Sidy
Il faut faire la différence entre les Ong et les Associations. Car il n'y a plus d'Etat en Afrique. Par exemple au Tchad il y a eu six coup d'Etat en six ans, et ce sont donc les associations populaires qui assument le rôle normalement imparti à l'Etat.

Frédéric
Mais l'important reste de construire un Etat.

Irénée
Amartya Sen dit que l'on ne connaît pas de famine dans les pays démocratiques alors que dans les autres, sévit la famine, et il plaide pour la liberté individuelle du type de la démocratie occidentale.

Frédéric
Il y a famine dans le Burundi, car on nous a obligé à cultiver le cacao et le café. Non seulement les paysans étaient obligés de planter café et cacao, mais s'ils ne le faisaient pas, ils étaient à l'amende et frappés à coups de chicote. Nos Etats ne sont pas libres, et la production est forcée, de sorte que, s'il y a famines, l'Occident en est largement responsable.

Dominique
On forcé les pays du sud à la production de ce qui manque au nord mais de telle façon que la surproduction conduise à des prix dérisoires.

Frédéric
On dit que c'est pour les devises.

Sidy
Le fait qu'il n'y ait pas d'exemple de famines dans les démocraties capitalistes n'est pas un argument qui justifie ce type de démocratie. Le fait qu'il n'y ait pas d'exemple n'est pas un critère de vérité. Aux Etats-unis le nombre de misérables est considérable.

Dominique
Il y a aussi la pauvreté spirituelle.

Sidy
La misère morale est extraordinairement ruinante et néfaste.
Ce qui met en question la signification du prix Nobel
.
Quelle est la valeur morale du prix Nobel ?
Être seulement un témoin néolibéral du tiers-mondisme, est-ce recevable si les deux références tiers-mondiste et néolibérale ne sont pas recevables ?

Irénée
Sur le plan de la culture, l'attribution du Nobel à Soyinka est la preuve d'une ouverture.

Dominique
Le Prix Nobel serait bien embarrassé de choisir des théoriciens des économies non-capitalistes car si celles-ci sont majoritaires dans le monde pour ce qui est de la vie et de l'existence de la plupart des populations, il n'en existe aucune théorie. La pratique est partout, la théorie nulle part. Il n'y a de théorie que de l'économie des Blancs, il n'y a pas de théorie de l'économie des Noirs, ou bien elle est faite avec les catégories des Blancs. Que peut faire le Nobel ?

Sidy
On doit interroger les économies de base.
Premièrement :
Les économies de base sont opérationnelles à petite échelle, mais n'ont pas réussi à se constituer en interlocuteurs du système capitaliste.
Deuxièmement :
Il faut partir des modèles concrets sans les interpréter avec la grille de lecture et le modèle de l'école occidentale.

Mais je réponds à Dominique que ce n'est pas vrai que les Occidentaux s'intéressent aux valeurs. Il suffit de voir ce qui s'est passé au Rwanda où ils ont commencé par détruire toutes les valeurs autochtones.

Dominique
Au Rwanda, on a effectivement substitué des valeurs chrétiennes aux valeurs africaines, mais pas seulement : parallèlement à la substitution des valeurs éthiques menée par les Eglises, l'administration coloniale a substitué aux matrices de ces valeurs les matrices occidentales. N'oublie pas que l'Indépendance n'a été accordée que moyennant la suppression de l'ubuaké et son remplacement par la propriété privée, et qu'en une nuit tous les Rwandais qui se trouvaient interdépendants les uns des autres par la réciprocité se sont retrouvés transformés en autant de petits propriétaires privés et concurrents entre eux : le libre-échange avait remplacé la réciprocité et il en a été de même pour l'umuhana, de sorte que sans transition les valeurs traditionnelles qui avaient résisté aux valeurs chrétiennes se sont trouvées tout d'un coup sans racines ni ressources, d'où le chaos.
Au Rwanda, il n'y a eu aucun respect des valeurs africaines, mais cela masque, et ne contredit pas la substitution de structures. L'évidence de l'ethnocide ne peut masquer celle de l'économicide.

Sidy
Il n'y a pas que les structures communautaires, mais aussi le culturel au niveau intercommunautaire, qui génère des valeurs africaines très importantes.

Matt
Oui, mais l'Eglise contrôle
tout ce qui est de l'ordre des valeurs, par ce qu'elle a le monopole des valeurs constituées, comme une maffia.
Au Togo, par exemple il n'est pas possible de trouver du travail dans aucune organisation internationale si tu n'as pas une recommandation de l'Eglise ou du Gouvernement. C'est l'Eglise qui sélectionne les gens qui vont travailler par exemple dans les camps de réfugiés et qui forment les futurs cadres de l'enseignement, ce qui revient à une logique un peu comparable à celle de la maffia. Ils ont la même notion de base. Il faut que vous ayez une lettre de crédit offerte par un pasteur pour assurer votre promotion au Ghana et au Togo. Dès que la banque mondiale cherche des interlocuteurs, elle les recrute donc exclusivement parmi ces gens-là. Il y a une entente établie entre les Eglises et la Banque Mondiale, une concertation qui est une connivence. Si la Banque Mondiale va sur le terrain, elle retrouve uniquement ces gens-là.

Irénée
Le mot maffia est trop fort.

Frédéric
Oui, si tu vis en Allemagne, non si tu vis au Togo. Et leur référence commune est le capitalisme : les autres références sont niées : et c'est ça le problème.

Irénée
Non, ce qui distingue la maffia des Eglises, c'est la violence. Les Eglises n'emploient pas la violence.

Dominique
Mais elles sont associées à ceux qui l'emploient.

Mariam
Le bien-être, il en faut pour pouvoir se tourner vers un autre système.
Dans l'extrême pauvreté, on ne peut pas construire un autre système.
Si l'on veut construire un autre système, il faudrait obtenir une certaine liberté qui donne la capacité à chacun de dire oui ou non, ou bien alors tu es obligé de suivre et tu suis pour manger
. Les gens en Afrique vont aux ONG pour avoir des vivres et pour avoir des crédits.
Je ne crois pas non plus qu'il y ait appropriation des valeurs traditionnelles
Le marché africain lui-même est désormais faussé parce que c'est l'intérêt qui prime, car tout est faussé mondialement par le profit.
Le raisonnement est celui du profit partout. Et la sélection que font les prêtres est celle de ceux qui se déterminent en fonction du profit.

Il faudrait partir des communautés mais pour reconstruire une société à partir des communautés de base, c'est une autre affaire car l'autarcie conduit à l'échec.

 

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