Index-critiques

 

Débat du Vendredi 20 Décembre 2002

sur

 

L' Etat en Afrique La politique du ventre de Jean François Bayart

(1989 , Ed. Fayard) Présenté par Abdourahmane SECK

 

Aujourd'hui, nous sommes autour du livre de Jean François BAYART, " L'Etat en Afrique, la politique du ventre ", un ouvrage qui est sorti en 1989, aux éditions Fayard, collection l'espace du politique.
Avant cet ouvrage-là, l'auteur avait déjà fait d'autres publications autour de la problématique de l'Etat et du politique en Afrique. Entre autres, il avait écrit "l'Etat au Cameroun" et un certain nombre d'articles : "le politique par le bas en Afrique Noire, question de méthode", "La revanche des sociétés africaines", "les sociétés africaines face à l'Etat". Déjà, en faisant un bref survol des choses qu'il avait écrites et qui ont préparé et conduit à cet ouvrage-là que nous allons essayer d'introduire, une première problématique apparaît, qu'il essaie d'expliciter dans son propos liminaire dans l'ouvrage en question, c'est une problématique de l'énonciation. C'est-à-dire comment comprendre, dorénavant, le politique en Afrique en partant, non pas de façon académique, des textes savants sur la chose, mais en partant de ce que disent, vivent, expérimentent au quotidien, les populations. Donc, c'était une manière, avec d'autres de ses collègues, d'essayer de renouveler la réflexion sur le politique en Afrique. Voilà un tout petit peu le cadre de production de l'ouvrage, le cadre théorique.

L'auteur défend des thèses en opposition contre d'autres types de thèses. Bon, l'ouvrage est consistant, c'est un ouvrage de 400 et quelques pages. Il y aura des difficultés à en rendre compte de la façon la plus correcte qui soit, donc pour des raisons de temps, mais aussi pour des raisons de ... même si l'auteur s'en défend, l'auteur se défend par exemple d'avoir fait, disons, d'avoir écrit un livre académique, parce que bon, il précise un peu, dans son introduction, qu'il l'a dépouillé, enfin qu'il l'a présenté de telle sorte qu'on puisse le lire de façon agréable, etc., mais le fait est que quasiment page après page, il règle également des problèmes théoriques, il s'inscrit dans un débat académique, avec d'autres auteurs sur la question du politique en Afrique, et donc j'ai essayé d'élaguer au maximum beaucoup de choses pour essayer de simplement donner à apprécier des éléments qui nous ont, dans les discussions passées, déjà interpelés, et également j'ai été sélectif encore, j'ai essayé de tenir compte de choses qui pouvaient nous "parler" aux uns et aux autres, je pense qu'on s'en rendra compte quand je commencerai à faire cette présentation.

Pour lui, fondamentalement, jusqu'à présent, on a mal pensé le problème, comme je l'ai dit tout à l'heure, de l'Etat en Afrique. Parce que simplement on a pensé la question du politique et de l'Etat en Afrique en dehors de ressorts et des dynamiques qui sont internes au continent. Donc, pour régler ce problème-là, il met en place, la notion d'historicité. C'est fondamental !

Donc, la notion d'historicité va lui permettre, en un tout premier temps, de présenter les sociétés africaines comme des sociétés... comme toutes les autres en fait. Pour l'auteur, les sociétés africaines sont comme les autres. Donc il s'engage dans un procès de banalisation du politique en Afrique. L'Afrique n'est pas une sorte d'Eldorado politique ou une sorte de vitrine politique spéciale ou spécifique, hors du commun, etc., non ! Donc, il faut banaliser le politique en Afrique. Pour cela il faut en faire apparaître les ressorts historiques. Ce que, dit-il : un siècle d'africanisme, un siècle d'études sur l'Afrique, un siècle de productions intellectuelles et théoriques sur l'Afrique, n'a pas facilité (cf. p. 20).

Et l'une des choses qu'il note justement dans tous ces travaux-là, c'est que, en fait le politique est toujours décliné en termes pathologiques. On dit que oui, en Afrique, ou bien la corruption ou bien l'Etat, ça ne marche pas, et qu'il n'y a pas suffisamment de transparence, etc. Donc, à chaque fois qu'on abordera le problème de la politique, ça va être sur le mode, disons, du pathologique ; "l'Afrique est malade" par exemple. Or, pour l'auteur, cette façon-là de présenter le politique en Afrique, entraîne une sorte de démission commode des Africains. Donc, la tendance à présenter le politique en Afrique comme une pathologie mais en plus depuis des ressorts qui sont externes, qui sont extérieurs, pour l'auteur donc, « sert d'alibi commode à nombre d'Africains et les dispense de luttes domestiques » (p. 20).

L'exigence politique et de méthode, donc de reconnaissance de l'historicité des sociétés africaines, se réfère à une problématique de réfutation d'une double perspective paradigmatique : celle du joug et de la dépendance. (ce que je disais tantôt, l'auteur est vraiment sur un terrain de débat, d'interpellation). Donc, il s'attaque à deux choses, à deux monuments de la réflexion sur l'Afrique : le paradigme du joug et le paradigme de la dépendance.

Il dit qu'en fait :

" L'école de la dépendance est née de l'observation des formations économiques Latino-Américaines, son application à l'Afrique a donné lieu à un raffinement du dogme et de l'anathème plus qu'à une lecture attentive des dynamiques politiques ".

Ça, c'est ce qu'il dit en ce qui concerne les théories de la dépendance qui ont été appliquées à l'Afrique, avec beaucoup de travaux, de Samir Amin et beaucoup d'autres, écrits sur le mode militant. Quant au paradigme du joug, il insiste sur sa logique de dépersonnalisation, c'est-à-dire qu'on ne peut pas vraiment en vouloir aux Africains, que finalement tout ce qui se passe sur le continent, c'est parce que, dans le continent, il n'y a aucune possibilité, il n'y a aucune prise réelle sur ce qui est décidé, etc... donc, pour l'auteur, il faut évacuer tout cela, parce que ça ne tient pas la route... Et il explique comment l'Afrique est extravertie selon ces théories-là en disant que :

" L'histoire des sociétés africaines est volontiers découpée selon une périodisation exogène dès lors que leur historicité est censée se confondre avec celle du monde occidental dont elles sont devenues dépendantes, ce sont les seules étapes de ce processus de suggestion que l'on reconnaît appropriées et qui confèrent aux événements leur sens. La continuité des formations historiques africaines dans la longue durée est de la sorte occultée tandis que les épisodes de la pénétration européenne acquièrent un relief décisif. L'occupation coloniale et plus encore l'introduction d'institutions représentatives, procurent aux politiciens libéraux les étapes futures qui, en définitives, isoleront l'Etat contemporain de ses origines sociales. Les économistes, les anthropologues, et les historiens, soucieux de mettre l'accent sur l'insertion du continent dans le système mondial, privilégient les différents stades de la traite en tenant pour secondaires les péripéties politiques, administratives ou militaires de la colonisation, voire l'incident des fausses indépendances " (p. 24).

Donc, au risque de le répéter encore puisque l'auteur le répète beaucoup, il faut envisager le problème de l'Afrique et le problème du politique en Afrique depuis des ressorts internes et non depuis des éléments extérieurs. Et l'examen justement des ressorts internes va révéler tout un autre champ de dispositionnement des forces et des acteurs sociaux, des types de conflits qui les lient, et les types de problématiques et des stratégies qu'ils mettent en place pour faire tourner ces conflits-là dans un sens ou dans un autre.

En fait, la notion d'historicité permet donc de voir les propres rôles et actions des acteurs Africains dans une histoire où l'on a jusque-là tendance à ne les y inscrire que comme sujets passifs ; et l'auteur de dire :

" Les Africains ont été les sujets agissants de la mise en dépendance de leurs sociétés, tantôt pour s'y opposer, tantôt pour s'y associer. la naïveté consiste à se livrer à une lecture anachronique de ces stratégies autochtones, en termes de "nationalisme" ou de "collaboration", là où intervenaient en priorité des considérations locales d'intérêts, dans un monde indifférent à l'idée nationale mais soumis à de graves tensions intra et inter-sociétales. Les factions et les groupes qui se disputaient le pouvoir et l'accès aux richesses ont sollicité l'appui de l'étranger pour triompher des partis rivaux ou pour conjurer des menaces de révolution interne " (p. 46).

Donc, dans cette dernière citation, l'auteur avance un petit peu dans son propos, en montrant, en fait, en essayant déjà de nous donner à voir une participation plutôt active des Africains dans ce qui leur est arrivé et la façon dont ça leur est arrivé justement. Et il invite à relativiser deux notions qui sont également importantes, celle de collaboration et celle de résistance. Il ne faut pas penser l'histoire de l'Afrique en termes de résistance ou de collaboration, il faut penser l'histoire de l'Afrique en termes de participation des Africains, c'est-à-dire de contrôle effectif des Africains sur les phénomènes qui les ont entraînés dans l'histoire-Monde.

Donc, « loin d'être prisonniers de leur très réelle vulnérabilité, les gouvernements africains usent, parfois avec talents, des ressources d'une dépendance dont on ne soulignera jamais assez combien elle est savamment fabriquée autant que prédéterminée » (p. 48). En conséquence donc il existe de réelles marges de manoeuvre au plan économiques comme diplomatiques.

Et l'auteur parle de procédures de dérivation créative s'appliquant au transfert des représentations des attitudes, des modèles culturels et politiques (cf. p. 50), qui s'inscrit en faux contre l'idée du formatage par un grand modèle dominant d'un sujet dominé.

Il indique qu'il n'y a pas d'assujettissement qui ne soit action, et que les procédures de dérivation créatives sont des innovations culturelles et constituent des productions pleines de modernité irréductible (cf. p. 51).

Pour en conclure, et là l'auteur parle de :
" grave erreur donc, celle qui emprisonne l'Afrique dans un tête-à-tête avec une tradition mythique " (p. 51).

Donc, là, on a, disons, un autre préjugé fondamental qui s'affaisse. Parce que pour J. F. Bayart, le continent n'a jamais été terne, inerte, n'a jamais manqué de vie, de tension, de mouvement... ces choses-là ont toujours été présentes et portées par les Africains en rapport avec des enjeux plus globaux. Donc, dans presque une centaine de pages, l'auteur essaye de fonder cette idée d'historicité ! Il dit donc que ça lui tient à coeur et on comprendra en fait pourquoi tout à l'heure.

Dans la première partie maintenant, il parle de la genèse de l'Etat. Et là, je fais une petite précision. Dans la convocation que Dominique avait faite pour la première rencontre que l'on n'a pas pu tenir, il disait en fait qu'on allait discuter des questions économiques mais le propos de cet auteur et de l'ouvrage, n'est pas tant économique que politique ; ce qui l'intéresse c'est la question simplement de l'Etat, donc ce dont on va parler c'est le problème de l'Etat. La naissance de l'Etat, les acteurs etc... les enjeux qu'il structure etc... et comme l'auteur essaie également, comme je l'ai dit tout à l'heure, d'évacuer 30 ans de réflexions sur le politique en Afrique, il doit fonder des concepts nouveaux, et fonder une nouvelle thèse. Et, abordant le problème spécifique de la genèse de l'Etat, il commence, en un tout premier temps, par évacuer quelque chose qui également était très massif dans l'explication de la naissance de l'Etat en Afrique, c'est le fait ethnique, l'ethnie, dans un chapitre qu'il appelle : "le théâtre d'ombre de l'ethnicité". Donc, l'auteur commence par une mise au point méthodologique et une démarche qui lui permettent de se situer par rapport à la production antécédente sur la question de la genèse de l'Etat en Afrique. Définissant tout d'abord sa propre position, il dit :

" Dès lors (...) que nos préoccupations ont trait a l'intelligibilité des champs politiques contemporains, nous proposerons de ceux-ci une analytique interprétative, [ça c'est sa méthode], en nous interrogeant sur les relations [et c'est ça, sa démarche], en nous interrogeant sur les relations d'intertextualité multiples, ambivalentes et fatalement contradictoires qu'ils entretiennent avec le passé. Ainsi posé, le problème consiste moins à identifier les unités historiques qui constitueraient l'hypothétique point de départ de la construction de l'Etat et confèrerait à celui-ci sa finalité, que de cerner les dynamiques auxquelles renvoie sa généalogie " (p. 65).

Donc, J. F. Bayart, n'essaie pas de rendre compte de choses figées, de choses données comme constituées, mais de processus, donc de mouvements. Toutefois, avant d'en arriver là, l'auteur doit en passer, comme il le soutient lui-même, par une perspective qui paraît obligée : celle du discours de l'ethnicité. Mais, plutôt que d'en avaliser la réification qu'on en a plusieurs fois faite, l'auteur voudrait en parler comme : conscience sans structures. Ethnicité, réfutation de la réification, en parler comme "conscience sans structures". Ceci lui permet, tout en ne niant pas le phénomène, de ne l'admettre pas dans ses formes médiatisées par les développementalistes, et les anthropologues marxistes, ou la vulgate journalistique... Donc, il nous dit :

" Les uns et les autres formalisaient ainsi un double discours politique, celui du colonisateur dissertant sur le passage de l'Afrique du primitivisme à la condition étatique moderne, et celui des mandataires autochtones de l'indépendance soucieux de transfigurer leurs projets domestiques de domination en intégration nationale "(p. 66).

Ce qui justifie la démarche de l'auteur est précisément la fluidité qu'il donne pour caractéristique irréductible des phénomènes sociaux qui expriment l'ethnicité. Et l'auteur d'être plus clair, je cite :

" En d'autres termes, les contradictions hors desquelles on ne peut penser l'historicité des sociétés africaines, clivages économiques déterminés par les rapports de production, clivages biologiques entre hommes et femmes, et entre jeunes et anciens, clivages historiques entre vainqueurs et vaincus et qui se chevauchent fréquemment, tendent à se projeter en autant de répertoires culturels, voire de conflits de pouvoir, coexistent au sein de formations sociales ou ethniques ; une parole des vieux et une parole des cadets, une parole des hommes et une parole des femmes, une parole des conquérants et une parole des soumis, certaines d'entre elles fussent-elles plus silencieuses ou secrètes que d'autres "(p.74).

Donc, dans cet extrait, ce que j'ai appelé tantôt (à la suite de l'auteur) les luttes domestiques, prennent ici une forme beaucoup plus claire. On voit que en Afrique, plutôt que cette espèce d'unité mythique ou mystificatrice, il y a des groupes sociaux qui ne sont pas nécessairement sur la même ligne ; et lui d'énumérer, en parlant du clivage biologique : hommes et femmes (il y a en général des césures assez importantes qui figurent autant d'inégalités), il y a également des clivages historiques [entre les vainqueurs et les vaincus, esclaves/hommes libres etc...] bon, enfin, bref, l'auteur en tout cas, donne à voir des points éventuels de conflits, en tout cas des lignes où le passage n'est plus lisse ; en tous cas, ne renvoie plus à une image effrénée d'une unité sans fin.

Pour l'auteur, par ailleurs, outre cette dimension : masque de l'ethnie - en fait tous ces clivages-là, l'ethnie les masque -, à partir du moment où tu es Hutu, lui est Hutu, on n'entend plus rien au fait que lui est vainqueur, l'autre est vaincu, que lui est femme que l'autre est homme, etc... on n'entend plus rien ! Donc l'ethnie est une notion-masque. Donc, ici il rajoute que, non seulement, à proprement parler l'Afrique Noire pré-coloniale n'a jamais été une mosaïque d'ethnies, mais de surcroît, le phénomène d'ethnicité même, ne peut être disjoint des mutations du siècle : celles de l'urbanisation, de la construction d'un nouveau réseau de communications, de l'instauration de rapports inédits de productions, de l'intensification des courants migratoires et commerciaux.

Cet avertissement nous semble proche de la problématique du traditionalisme par excès de modernité (Jeanne Favet Saadaa) qui montre comment la manifestation intempestive d'un recours à une tradition, peut n'être qu'un désir de branchement à une modernité excluante.

Je m'explique : l'auteur semble vouloir nous dire que même à accorder l'idée que cette ethnie-là existe, il n'en demeure pas moins qu'on ne peut pas faire fi de toutes les mutations historiques, démographiques, sociologiques, etc... qui l'accompagnent et qui ne peuvent pas ne pas avoir d'incidences sur elle.

Par aillurs, note-t-il en prolongement de sa pensée :"(...) la force contemporaine des consciences ethniques provient bien plus de leur ré appropriation par les acteurs autochtones dès qu'elles circonscrivent l'allocation des ressources de l'Etat " (p. 77).

Ce que l'auteur tente d'expliquer dans ces passages-là, c'est qu'à partir du moment où ces formes ont été créées, ont été données pour réelles, pour existantes, elles ont fait l'objet de ré-appropriation par les populations, et elles sont devenues efficaces. Elles sont devenues efficaces dans la mesure où elles ont structuré les manières d'avoir accès aux mannes, au butin, à l'argent. Parce que cette manne-là était distribuée par le canevas justement de cette ethnicité, de cette notion d'ethnie, etc. Donc, ce rapport entre assignation ethnique, ré appropriation et allocation de ressources, donne concrètement ce passage suivant :

" Puisque la notion d'ethnie a été l'une des prémices idéologiques de la mise en forme coloniale des réalités sociales à administrer, elle est devenue le lieu et le moyen d'affirmer une existence propre, et par là même le langage des rapports entre assujettis eux-mêmes. Rapidement, le pouvoir colonial a perdu la maîtrise du processus qu'il avait enclenché. Celui-ci fait système et produit littéralement des particularismes : tribus, ethnies. L'affinement progressif des découpages administratifs est moins l'effet d'une volonté délibérée que le rattrapage d'une dynamique qui s'alimente de tous les conflits possibles, économiques ou politiques. L'Etat ivoirien n'y échappe pas, qui, dans la région lagunaire au moins, s'évertue à faire correspondre une sous-préfecture à chaque ethnie, malgré leur grand nombre et leur petite taille"(p. 78).

Je pense que ça, c'est très révélateur parce que, cela montre comment, d'une certaine manière, les choses qui ont été, en partie créées, en partie non créées peut être, par l'administration, telle que par exemple l'assignation ethnique, etc... se sont échappées non seulement des raisons ou des problématiques pour lesquelles elles ont été créées, mais constituent, maintenant, des éléments moteurs du politique en Afrique. Ce qu'il importe finalement de retenir pour l'auteur, c'est que malgré le consensus qu'elle consacre, la catégorie de l'ethnie, ne se ramène pas, en tout cas ne saurait être ramenée à ce qui explique la genèse de l'Etat contemporain.

Donc, malgré ce que l'ethnie permet comme démarche, comme stratégie politique, pour autant, elle n'en constitue pas moins la grille interprétative des phénomènes politiques qui se passent en Afrique.

On va essayer de résumer rapidement tout ce qu'on a dit jusqu'à présent.

Dans la problématique donc de la genèse de l'Etat africain, la notion d'ethnie occupe une place importante. Soit en tant que perçue comme le matériau de base dans une perspective évolutionniste, devant conduire depuis une forme primaire jusqu'à une forme achevée, une nécessité historique d'avènement étatique ; soit que le travail d'intégration en une unité transcendante de son éclatement et de sa diversité, constitue justement le lieu de manifestation et de consolidation de l'Etat en devenir. Pour J. F. Bayart, il n'en est rien, car même si on ne peut nier le facteur ethnique, moins du reste en tant que tel que dans sa cristallisation en tant que conscience politique, il n'en reste pas moins que sa facture procède tout comme l'Etat africain, par ailleurs, de la totalité de l'histoire interne et externe du continent et de la dynamique de ces conflits domestiques.

Ça, c'est la première chose que l'auteur a voulu régler.

Je fais maintenant un petit récapitulatif sur sa démarche.

Donc, pour J. F. Bayart, l'histoire de l'Afrique n'aura été depuis toujours que le résultat d'une opération de prolongements et de plaquages de l'histoire politique intellectuelle et économique de l'occident sur elle. Soit sur la forme de son avenir, soit sur la forme de grilles d'interprétations et d'évolutions théoriques et morales de sa situation passée et présente. Et ceci par-delà les divergences doctorales et doctrinales des africanistes.

Parce que J. F. Bayart procède de cette manière : il prend des courants intellectuels et même politiques qui se sont opposés, il dit qu'au fond, ils ont dit la même chose, il s'agit maintenant de dépasser ces deux moments-là pour en arriver à un troisième, donc une démarche assez classique.

Donc, l'Occident serait à la fois prisme et échelle d'interprétation et d'évaluation de ce qui s'est passé en Afrique, de ce qui continue de s'y passer , et évidemment abordant la question de l'Etat, il va essayer de battre en brèche la manière dont on évalue et rend compte de l'Etat en Afrique.

Il commence par faire des précisions qui sont importantes : en révélant le décalage entre la justification idéologique de la raison d'être de l'Etat et son être pratique, son être concret, en montrant qu'il est impossible d'abstraire l'idéologie ou la technologie du développement, des mécanismes d'exploitation dont il est le vecteur(cf. p. 88). Ce que l'Etat prétend apporter de bonheur, de paix aux populations, ne va pas sans des phénomènes très réels de confiscation de ces libertés-là et de compromission de ces bonheurs-là. Et, parmi d'autres mots d'ordre de l'Etat, il fait remarquer que la mise au travail que supervise l'Etat, et avec laquelle se confond le développement, renvoie à l'instauration d'un système d'inégalités et de dominations(cf. p. 90).

Ainsi : " La colonisation et l'indépendance, l'intégration nationale, sont des moments de ce processus de stratification sociale " (p. 90).
Et cet extrait est important parce que fondamentalement pour J. F. Bayart, l'Etat a à voir avec une forme de stratification sociale. Donc, si l'on sait que la plupart de nos sociétés, fonctionnent socialement sur ce mode-là, on va essayer de voir un petit peu ce qu'il entend par là, comment il va fonder cette hypothèse-là. Il commence par montrer qu'il faut partir du fait que toutes expériences politiques confondues,
"l'Etat en Afrique a capté à son profit et à celui de ses tenants, le surplus et la rente d'exportations agricoles, notamment par le biais des offices de commercialisation, de la surévaluation des monnaies nationales et de la répartition des dépenses publiques" (p. 90).

Ce qui importe, dès lors, à partir du moment où il montre ce rôle de l'Etat dans la société, c'est, comme il le dit, de voir maintenant, l'ampleur de ces processus leurs modalités institutionnelles et surtout les groupes sociaux qui en ont tiré avantage (p. 90). Et cette problématique de voir quels groupes sociaux en ont tiré avantage n'est pas neutre à partir du moment où lui-même dit que l'Etat est en rapport avec une problématique de stratification sociale.

Et il précise :

" qu'il fait peu de doute que la mobilité sociale dont d'aucuns se félicitaient sans doute trop hâtivement, il y a deux décennies, s'est d'ores et déjà restreinte, et les hiérarchies se referment sur elles-mêmes et penchent vers la reproduction en particulier scolaires des catégories dirigeantes " (p. 97).

Donc, absence de la circulation des élites, constate-t-il, dans un contexte de consolidation étatique.

Pour l'auteur, il faut également voir la question de l'Etat en termes d'opportunités étatiques. C'est-à-dire, dans le conflit qu'il a dégagé tantôt, en parlant quelques fois de luttes domestiques, et d'autres fois en disant : regardez bien la société, il coexiste dans ces sociétés-là plusieurs paroles, il y a des clivages biologiques, humains, historiques, etc. ... et en montrant comment l'Etat également survient, et comment il représente un lieu, qui est quelques fois important, d'accumulation des richesses, etc., il va essayer de montrer comment cette opportunité étatique-là est perçue, est gérée et à quels types de conflits elle donne lieu au niveau de la population.

Et il dit :

" A l'intérieur, si l'on peut dire, de chacune des sociétés du passé, les acteurs historiques sont également entrés en compétition pour saisir l'opportunité coloniale. Pour simplifier, nous nous en tiendrons provisoirement à ce qui constituait par excellence, les deux catégories de subordonnés dans les systèmes anciens : les jeunes et les femmes. Dans le rapport inégal que les sociétés lignagères anciennes instituaient entre une minorité d'aînés et une majorité de cadets, seuls quelques-uns de ceux-ci accédaient aux positions du contrôle social lors de la disparition de leurs aînés. Il ne s'agissait donc pas d'une inégalité provisoire... (interruption du portable du conférencier ! ! !)

Donc, l'auteur était en train d'expliquer (sic) comment l'opportunité étatique s'est répercutée dans les lignes potentielles de conflits dans la société africaine.

" Il ne s'agissait donc pas d'une inégalité provisoire, qu'aurait gommée la succession des générations. Les anthropologues sont, de la sorte, amenés à distinguer entre une séniorité ouverte ou relative, la relation père/fils qui marque une supériorité du premier terme mais prévoie l'accès à celle-ci par la promotion des générations, et une séniorité fermée ou absolue, le rapport aîné/cadet qui établi une supériorité apparemment sans recours au profit du premier terme, et que seule la performance individuelle, la pratique de la sécession, la manipulation généalogique peut éventuellement effacer. Ainsi, il n'y a rien de surprenant à ce que les femmes et les jeunes aient mis à profit le changement d'échelle coloniale pour faire rebondir leurs luttes ancestrales à l'encontre des aînés sociaux. Afin de conquérir leur autonomie, les jeunes hommes ont usé du christianisme, du travail salarié, de l'engagement militaire, des métiers artisanaux, quitte à migrer en masse. Leur affirmation sur la scène coloniale a immanquablement engendré des conflits qui ressortissaient au registre des rapports entre aînés et cadets. Le temps des Blancs est devenu celui de l'insolence où les enfants, la bouche en feu, sont sortis de leur silence et, scandale dans le scandale, se sont appropriés l'art de la parure vestimentaire, l'art de la sape. L'école, les nouveaux médias, les emplois salariés leur ont procuré un empire sur les ressources de l'extraversion qui échappait chaque jour d'avantage à la compréhension des anciens "(pp. 149-150).

Donc, voilà comment l'auteur donne à voir la manière dont l'Etat, tel qu'il a défini sa configuration, sa présence et son être dans la société africaine, en tant qu'opportunité, a fait rebondir les luttes domestiques en Afrique. En donnant deux exemples des femmes et des jeunes. En rapport avec une situation qui est le rapport aîné-cadet.

" Il convient (...) de se demander si l'Etat n'est pas en passe d'installer une séniorité absolue au profit de ses tenants et au détriment des petits, des sans voix, des en bas du bas, au fur et à mesure que le système de stratification sociale se clôt sur lui-même. Nous voulons vous rappeler par là que les lignes anciennes d'inégalités sont susceptibles de se greffer sur les procédures contemporaines d'accumulation et de les renforcer " (p. 153).

Je pense que ce passage-là est également important.

Donc la première partie est close, où on voit que la problématique essentielle de l'auteur ici, consiste à essayer d'établir un parallèle entre comment l'irruption étatique a pu bouger ou non les sociétés africaines, et les a plutôt bougées mais il a essayé de comprendre en fait dans quels termes et dans quelles mesures elle les a bougées.

Ce que l'auteur encore essaye de faire et qu'il ne faut pas perdre de vue, c'est qu'il essaye de démontrer que les sociétés africaines ont eu des marges de manuvre et qu'il se passe des choses, que pour comprendre ce qui se passe en Afrique, il faut vraiment coller aux formes de stratifications sociales. A la façon dont les inégalités sont générées, sont produites, et la manière dont, aussi bien les dominés que les dominants, disposent de marges de manuvre. Les dominants pour davantage serrer les boulons, et les dominés disposent également de possibilités de tirer des profits dans la relation de dépendance.

Donc, encore une fois, ce n'est pas la léthargie. Il y a vraiment des choses qui se passent. Et à partir du moment où on a vu que l'opportunité étatique ouvrait de nouvelles perspectives dans les sociétés africaines, et qu'il existait des groupes sociaux à qui profitait cette interruption étatique, et comme on l'a dit également, la réflexion sur l'Etat en Afrique ayant, pendant longtemps, ou continue encore d'être polluée par la façon dont on l'a pensée ailleurs, l'auteur va essayer également là encore de battre en brèche un autre grand préjugé, à savoir que, par exemple, contrairement à l'Occident, où l'Etat advient porté par une classe connue, distincte qui est la bourgeoisie en opposition avec une autre classe qui est l'aristocratie, l'auteur dit qu'on est parti de ce schéma et qu' on a essayé de voir en Afrique quel était le groupe précis, distinct de qui est né l'Etat. Donc il essaye de dire qu'en fait de cette manière-là, on n'y arrivera pas. Donc, c'est ce qu'il a essayé d'expliquer. Et pour l'expliquer, il va mettre aussi en place d'autres concepts qu'il emprunte surtout à Gramsci, le concept de recherche hégémonique, de révolution passive, sociale, etc... je vais expliquer plus amplement.

L'expression historique et politique de la recherche hégémonique est envisagée par deux sortes de moyens qui en structurent les extrêmes, et laissent penser une figure intermédiaire comme son lieu privilégié d'expression en Afrique. Ces deux extrêmes sont la modernisation conservatrice dont une illustration est tirée du roman de Cheik Amidou Khan " l'aventure ambiguë " et voici l'extrait qu'en cite l'auteur :

" L'école étrangère est la forme nouvelle de guerre que nous font ceux qui sont venus. (Il parle des Blancs ici) déclare un personnage de l'aristocratie Torodo dans le célèbre roman de Cheik Amidou Khan. Et il faut y envoyer notre élite en attendant d'y pousser le pays. Il est bon qu'une fois encore l'élite précède. S'il y a un risque, elle est la mieux préparée pour le conjurer parce que la plus fermement attachée à ce qui est. S'il y a un bien à en tirer, il faut que ce soit elle qui l'acquiert en premier ".

Auparavant, l'auteur soulignait comment cette même oligarchie Torodo avait su (on va dire que ce sont des Toucouleurs ceux-là) comment cette même oligarchie Torodo avait su préserver du XVIIIe siècle à aujourd'hui sa domination dans le Fouta (c'est la région qu'ils occupent) en conservant la maîtrise des principales innovations du siècle : l'école, le parti politique, le développement rural. A côté de cette modernisation conservatrice, il y a la figure de la révolution sociale, dont le Rwanda, dit-il, offre un exemple. (et tout à l'heure j'ai dit que j'avais essayé de trier des extraits en essayant de penser un peu comment chacun pouvait rebondir là-dessus, ça je l'ai choisi en pensant à Frédéric) donc en fait, il dit :

" Ce royaume stratifié (il parle du Rwanda) était beaucoup plus fermé à toute forme de mobilité. En outre, la structure inégalitaire de l'allocation du pouvoir, des richesses, du statut, correspondait presque complètement aux identités ethniques qu'elles contribuaient à renforcer. En bref, l'aristocratie des Tutsi qui composait 15 % de la population totale jouissait du quasi monopole des ressources politiques et économiques de la monarchie et enserrait la masse des cultivateurs Hutu, 84 % de la population, dans les rets de ses privilèges et de son hégémonie. Comme souvent, l'intermède colonial avait rendu explosif ce mélange historique, en en aggravant l'iniquité et la rigidité. Or, dans l'appareil des missions catholiques, une contre élite Hutu s'était progressivement formée et allait bénéficier de la sollicitude tardive du résident Belge, celle-ci devait lui permettre de convertir en révolution sociale le mouvement millénariste et la jacquerie légitimiste qui avaient embrasé respectivement le nord et le centre du royaume, en novembre 1959. En octobre 1960, le Président du parti du mouvement de l'émancipation Hutu se voyait confier la direction d'un gouvernement provisoire qui dès le début de l'année suivante proclamait l'abolition de la monarchie. Mais cette mutation institutionnelle sanctionnait des développements plus radicaux menés dans les profondeurs du pays de novembre 59 à janvier 64. D'épouvantables massacres décimèrent la communauté Tutsi, d'abord afin de lui arracher le pouvoir, ensuite pour l'empêcher de le conquérir à partir de l'étranger ".

Donc ces deux cas de figure-là qui forment une problématique de recherche hégémonique, à partir du moment où l'Etat est là, à partir du moment où l'Etat peut donner libre cours à toutes ses possibilités d'accumulation de vraies richesses, etc... de réaménager, de réorganiser les formes anciennes de la stratification sociale, l'auteur se pose la question : quels groupes ils sont ? Et quels groupes en tirent profit ? Et existe-t-il un groupe dominant, clairement repéré, identifiable qui organise tout. Et donc il dit que la notion de recherche hégémonique nous permet de mieux comprendre la chose. Il en distingue deux formes, une forme de dépassement/conservation, (acclimatement ?) de ce qui vient de l'extérieur, donc comme au nord du Sénégal avec les Toucouleurs, et au Rwanda où on a une forme qui a été beaucoup plus radicale. Bon, évidemment après, l'auteur essaye de montrer que ces deux formes ne sont ni seules, ni exclusives l'une de l'autre. Il existe des formes intermédiaires. (Je passe sur les formes intermédiaires, peut-être qu'on y reviendra dans le débat).
Je voulais zapper les formes intermédiaires, j'en zappe une partie, et par contre il y a une partie qui est intéressante et dont il faut peut-être rendre compte.

Après d'autres exemples historiques révélateurs du même phénomène de rupture mais dans des directions diverses, l'auteur conclut... parce qu'en fait il donne plusieurs exemples de révolutions passives et de révolutions violentes, partout en Afrique. Il donne des exemples sur toute l'Afrique. Tous les pays y passent, en dehors de l'Afrique du Sud et de rares pays ; l'ouvrage est rempli d'exemples et d'illustrations.

En résumé :

" le changement d'échelle coloniale et la dynamique de l'incorporation qui en résulte, ont des conséquences encore plus délétères dans le cadre des sociétés acéphales " (p. 179).

Et là, il y a une problématique qui est importante, qu'il faut voir je pense, c'est que dans les premiers exemples, - où il y a eu des ruptures radicales ou des ruptures masquées, etc... - , on était dans le cadre de sociétés centralisées avec l'existence de hiérarchie sociale assez forte, etc. ; mais on sait qu'en Afrique il y a beaucoup de sociétés lignagères, de sociétés acéphales ; et donc là, il essaye de montrer comment quand même, parce que l'Etat, l'administration coloniale est venue avec son Etat, il essaye donc de montrer quels types de mouvements et de phénomènes la présence de l'Etat a entraîné dans ces sociétés acéphales-là. Pour dire que :

" Le changement d'échelle colonial et la dynamique de l'incorporation qui en résulte ont des conséquences encore plus délétères dans le cadre des sociétés acéphales que pour les sociétés centralisées. Le champ lignager ne suffit plus à la réalisation personnelle des meilleurs de ses fils. La position d'aîné qu'il est en mesure de leur attribuer ne leur permet de contrôler qu'une unité démographique marginale à l'aune de l'Etat, et en soi elle n'est pas de nature à leur assurer une quelconque influence à l'intérieur de celui-ci. Pis, le champ lignager se voit supplanté par une zone d'indétermination (là il introduit également un nouveau concept : zone d'indétermination) qui est celle de l'école, du salariat, du champ politique national, du monde des affaires qui l'englobent, le transcendent et semblent le dévaloriser chaque jour davantage " (p. 179).

Même si au demeurant, l'auteur invite à :

" Ne pas sous-estimer la capacité des ré-appropriations de la sphère étatique contemporaine dont savent faire preuve les acteurs lignagers "(p. 179).

Et l'auteur donne des exemples, toujours en rapport avec une problématique de dépassement des cas extrêmes, des premiers cas extrêmes qu'on a évoqués tout à l'heure. Pour d'autres cas qui sont davantage inscrits dans le compromis, il dit :

" Nonobstant les césures qu'implique le passage d'une organisation acéphale à son insertion dans le champ étatique, la trajectoire Maca, par exemple, (c'est au Cameroun) se caractérise surtout par l'entrelacement de la continuité et du changement. De même, la vie politique dans le Fouta Toro au Sénégal, marque l'alliance, voire l'interpénétration des élites modernes et des élites traditionnelles "(p.191).

Donc, c'est ce qu'on disait tout à l'heure. Il donne des cas extrêmes mais en fait la réalité ne se résume pas dans ces cas extrêmes, ni même ne se résume dans le cas intermédiaire, donc les choses passent d'un truc à l'autre. Et l'exigence d'envisager ce scénario intermédiaire, ou la figure intermédiaire entre ces deux pôles, nous introduit à l'examen d'un autre concept-clé, celui de " l'assimilation réciproque des élites ".

Cette problématique de l'assimilation réciproque des élites, est assez connue en Afrique et souvent, au niveau des populations, les gens sont démoralisés, ils ne veulent pas s'impliquer dans les mobilisations, par ce qu'ils disent : " ils sont tous pareils, ils se connaissent, ils se fréquentent et ils viennent là après pour nous fatiguer ".

" Cinq pratiques politiques semblent plus particulièrement fournir à l'unification des élites et à la fabrication d'une classe dominante : l'idéologie, la chefferie, la bureaucratie, les élections, le Parti. Leur fonction à cet égard n'est ni univoque, ni exclusive mais l'important, pour l'instant, est de saisir les mécanismes de production d'un groupe social relativement homogène "(p. 208).

Mais on ne voit pas encore le groupe en question, quel groupe homogène. Et précisément, cette dernière considération : saisir les mécanismes de production d'un groupe social relativement homogène, constitue sans doute l'un des enjeux majeurs de cette thématique de l'assimilation réciproque des élites.

Ce groupe social dominant, en l'occurrence, est ce que tente d'appréhender l'auteur à travers l'examen de la notion de bloc historique (qu'il emprunte également à Gramsci ..).

Mais auparavant je fais un petit résumé. Dans ce second résumé, laissons à l'auteur le soin de récapituler son propos. Et J. F. Bayart donc de dire :

" A l'opposé des variations savantes ou militantes sur les types de bourgeoisie, nous devons placer l'Etat en rapport avec une structure sociale à construire, sur plusieurs dimensions, au gré des procédures complexes du chevauchement et de la concaténation. L'hétérogénéité des positions de départ est fondamentale. Participant des anciens systèmes d'inégalités et de dominations du pouvoir étatique de l'économie-Monde occidentale, elles se conjuguent ou se contredisent en chaque individu. L'entrelacs de ces relations varie selon les situations historiques et surtout toutes les positions n'ont pas une valeur égale. La trajectoire particulière des Etats exorbitent l'importance de certaines d'entre elles : village par village, région par région, les conflits entre ces positions véhiculent un nouveau système d'inégalités. Le champ politique, en est, en quelque sorte, la matrice dans la mesure où il crée les rapports de forces entre elles. L'enjeu probable de ce processus, la transformation en une classe sociale homogène des segments dominants, demeure subordonné à cette hétérogénéité radicale, ne serait-ce que parce que les fondements sociaux de l'Etat contemporain sont géographiquement différenciés ".

Donc, l'auteur finalement lâche : "les segments dominants". Pour parler des groupes sociaux-là qui sont dans l'Etat, au coeur de l'Etat, l'auteur parle de " segments dominants ".

L'auteur nous a montré, en fait, que jusqu'à présent, on ne peut vraiment rien tenir de précis, de net. Par contre, on peut savoir qu'entre les formes anciennes de domination et d'inégalités politiques et sociales, il peut y avoir des continuités, jusque dans le temps présent. Comme l'Etat peut également reconduire des formes de séniorités absolues. Ceux qui s'accrochent au pouvoir et ne veulent pas le lâcher, par exemple.

Donc, pour rendre compte de ces "segments dominants", l'auteur va introduire un dernier concept avant d'en arriver à sa conclusion, c'est celui de bloc historique, il parle lui, de bloc historique post-colonial. Puisque, comme on l'a dit, pour lui, il est moins question de désigner des choses concrètement constituées que de rendre compte de mouvements et de processus, d'élans, donc le bloc historique post-colonial nous permet de voir à partir de quoi quelque chose est en train de se structurer. Et là, il va parler en fait, des ressources de l'extraversion mais il avait déjà abordé ça en toute première partie. Il sait que par exemple en Afrique, la détermination des lignes de conflit à l'intérieur des sociétés, se sont toujours réglées d'une manière ou d'une autre, en rapport avec les ressources de l'extérieur, les ressources de l'extraversion. Et donc, sous ce rapport-là, tant les dominés que les dominants, développent des stratégies d'accès aux ressources de l'extérieur, pour régler des problèmes internes. Et le concept de bloc historique post-colonial, va reprendre d'une certaine manière cet élément-là, en montrant que, par exemple, je cite :

" Le bloc historique post-colonial nous ramène au rôle et à la place de l'extraversion comme ressource matérielle et politique exploitée par les acteurs dans le cadre de conflits sociaux qui les opposent. Ainsi, par exemple, en 1959, une fraction des Marabouts Sénégalais, réclamaient que le pays soit uni avec le peuple de France, pour le meilleur et pour le pire, sur la base d'une symbiose des valeurs de l'Islam et de celles, universelles et fécondantes de la culture française "(p. 245).

(Fou-rire), c'est beau !

SIDY : Il ne donne pas les sources ? C'est quelle fraction de Marabouts ? On en rediscutera parce que c'est une partie de l'histoire que je connais parfaitement... ça a existé ce qu'il dit mais bon, il y a un mélange quand même...

ABDOU : Ici, en fait, il essaye de consolider l'idée de l'émergence d'un bloc historique. Qui peut rendre compte de ces segments dominants, de l'émergence d'un segment dominant, puisque l'Etat est en formation, puisque l'Etat est en processus de consolidation, qu'est ce qui peut en rendre compte ? Et depuis quoi peut-on en rendre compte ? Il en rend compte donc depuis ce concept de "bloc historique post-colonial".

Mais le bloc historique post-colonial est en rapport avec des préoccupations de captation des ressources extérieures. Et il montre comment les segments dominants, comme par l'exemple ici dans le cas sénégalais où les Marabouts demandaient à ce que, jamais, il n'y ait d'indépendance et de rester sous la couverture de la France ; donc, cette anecdote, pourrait-on dire, s'inscrit dans une dynamique très globale et tangible, selon l'auteur, qui atteste d'une adhésion à la culture francophone, si caractéristique des élites de ces pays. Parce que ces gens-là constituent des classes dominantes et que les comportements des classes dominantes sont mimés par les classes dominées, il montre comment tout cela se répand et se diffuse dans la société. En cela, note l'auteur, cette anecdote nous renvoie à la notion d'hégémonie telle que conçue par Gramsci, c'est-à-dire librement consentie et même revendiquée.

Ce qui est important ici, c'est qu'il faut mettre ce caractère-là : librement consentie et même revendiquée, en opposition d'une certaine manière avec, ou en contraste en tout cas, avec l'idée d'unité tendancielle. Par exemple, on sait qu'il y a beaucoup de littératures militantes qui dénoncent ce rapport culturel (par exemple, la francophonie, la francophonie, c'est quoi ? C'est une mainmise de la France sur le système d'éducation et de communication des pays africains, etc...) Donc, il y a là une unité tendancielle.
.

Et là, j'en viens à la conclusion. J'ai sauté beaucoup de choses dans ce que j'ai rapporté, des choses essentielles parce que le sous-titre du livre est : "la politique du ventre", Et c'était la chose qui pouvait paraître... la plus... bon, enfin, on y reviendra peut-être dans le débat.

" L'Etat en Afrique repose sur des fondements autochtones et sur un processus de ré-appropriation des institutions d'origine coloniale qui en garantissent l'historicité propre. Il ne peut être tenu pour une simple structure exogène (...)les fondements autochtones d'un tel Etat sont socialement, géographiquement et culturellement hétérogènes. Au sein d'un système donné de pouvoir, coexistent plusieurs espaces-temps dont l'ajustement est problématique et toujours précaire. De ce fait, l'Etat en Afrique n'est pas un Etat intégral mais un Etat à "polarisations variables" (il reprend un auteur). Toutefois, la question de la singularité de la trajectoire de l'Etat en Afrique par rapport à la souche ouest-européenne, reste entière. Les éléments de divergence entre l'Etat post-colonial SubSaharien et le type idéal bureaucratique cher à Max Weber, sont patents "(p. 317).

Donc, au total, ce que j'ai essayé de faire, moi, en rapport avec cet ouvrage-là, ce n'était pas forcément de rendre compte d'une volonté d'un travail effectif de fidélité à l'ouvrage. Comme je l'ai dit, j'ai essayé de lire d'une certaine manière à chaque fois en donnant des éléments sur lesquels on pouvait rebondir en fonction des intérêts des uns et des autres, et j'ai essayé quand même d'insister sur un certain nombre de concepts centraux (à viser, avisés ?) parce que l'auteur dit qu'il a essayé de faire en sorte que son livre soit... il ne dit pas de vulgarisation mais bon, c'est tout comme ; mais bon, en réalité, le livre est assez académique, il s'inscrit dans une tradition de polémiques universitaires et puis voilà... de critiques théoriques et puis beaucoup de choses...
Donc, je pense qu'il y a quand même des notions essentielles, des notions qui en fait structurent son récit ; les notions de :
politique du ventre (je n'en ai pas parlé), la notion de : recherche hégémonique, de transformisme (ça aussi, j'ai élagué), de l'excit-option (j'ai élagué), l'assimilation réciproque des élites, bloc historique post-colonial, changement d'échelle (surtout qui est important, par ce que la société africaine, comme il dit, subit, c'est-à-dire, il faut comprendre l'historicité en rapport avec les changements d'échelle : l'histoire coloniale, l'avènement de l'Etat et puis beaucoup de choses), et puis l'énonciation de la politique par les populations (donc la façon dont les populations vivent). Donc, voilà ce que je pouvais dire sur ça.

 

DEBAT

(extraits)

 

DOMINIQUE : Je crois que J. F. Bayart emploie pour son analyse un seul critère qui est la contradiction dominant/dominé, c'est-à-dire un rapport de forces. Mais ce rapport de forces est défini en termes occidentaux. C'est-à-dire qu'à partir de ce moment-là, il y a un plaquage de toute une idéologie : la résistance, la collaboration (appelez ça comme vous voudrez) des Africains sur le modèle du rapport de forces, de domination. Comme si toute autorité de type africain était un pouvoir sur autrui. Alors que, quand vous avez soulevé le problème du Marabout et du Griot, vous avez introduit tout d'un coup, une question sur la nature du pouvoir. Est-ce que c'est un pouvoir de force et de domination sur autrui qu'exerce le Marabout ? Ou est-ce un pouvoir d'autorité un pouvoir qui est au service de sa communauté ? Et le Griot, à plus forte raison, exerce-t-il un pouvoir ? Ou bien est-il au service de ce que dans le pouvoir on doit préserver comme valeur authentique, c'est-à-dire le contraire du pouvoir de domination, la valeur authentique étant créée justement dans une relation à autrui qui n'est pas une relation de domination.

Alors, je me demande si, lorsqu'il parle de "confrontations", lorsqu'il parle de contradiction, est-ce qu'il ne faudrait pas, aussi, introduire cette notion de contradiction dans la qualité ou la nature des pouvoirs qui sont en jeu.
Je vois dans la rencontre plusieurs dynamiques en jeu. Il y a, je ne le nie pas, des rapports de force de domination qui ont pu jouer. Mais les malentendus que l'on trouve dans cette interface de civilisation, reposent aussi, sur des concepts fondamentaux qui sont différents. La société occidentale, au moment où elle rencontre l'Afrique, est à un stade de son Histoire (je ne dis pas de l'évolution) mais à un stade de son Histoire où les rapports de forces sont très importants. Le système capitaliste est là pour nous le rappeler, et la résistance du monde communiste est aussi là pour nous le rappeler.

Donc, on a un type particulier de pouvoir qui rencontre une société où le pouvoir est d'une autre nature ! Il n'est pas, en tout cas, érigé en termes d'accumulation capitaliste. Il est d'une autre nature et les relations qu'il y a entre eux ne peuvent pas se résumer à l'idée que toutes les sociétés sont fondées sur le principe du dominant et du dominé. Alors, qu'il y ait des rapports de dominants et de dominés, ça c'est possible, mais ce n'est pas la catégorie exclusive de l'analyse. Elle ne peut pas être la seule, voilà. Et même lorsqu'il prend le problème des femmes et le problème des aînés et des cadets, je trouve que là, on est dans une idée empruntée, mais qui ne fonctionne pas exactement. On a essayé de dire que les vieux étaient des exploitants des jeunes, mais pourquoi ce ne serait pas les jeunes qui seraient exploitants des vieux ! ça se retourne très vite cet argument qui est je crois de Meillassoux et Godelier mais je pense que ce n'est pas l'enjeu des différenciations de groupes, et y compris dans le domaine des castes.

Ce que vous définissiez tout à l'heure comme les "Castés", j'ai remarqué que c'était cinq statuts d'artisans. On est devant quelque chose qui veut dire une segmentation de la société sur des bases théoriques qui n'existent pas, au même moment en tout cas en Europe, sous le même état.

IRENEE : Moi, je trouve que quand il dit que les Africains contrôlent les phénomènes en collaborant ou en résistant, je trouve qu'il y va fort de café parce que en collaborant, ils ramassent des miettes et je ne vois pas en quoi ils dominent les phénomènes. En résistant, il y a diverses formes de résistants qui quelques fois ont porté les flambeaux très loin, mais affirmer qu'ils contrôlent les phénomènes, ça me paraît loin d'être vrai.
Son analyse qu'il fait sur l'ethnie ne m'a pas paru claire, d'après ce que tu nous en dis : il dit que l'ethnie finalement c'est une fabrication, bon, mais en même temps il montre bien que les stratégies sont bâties là-dessus, donc ça n'est rien mais ça a un rôle, là ce n'est pas très clair, son propos ne m'a pas paru très limpide.


A propos des subordonnés et des anciens, je crois que Dominique l'a un peu dit, il oublie complètement qu'il y a quand même dans la société africaine des
droits et des devoirs et que le dit "dominé" n'est pas complètement sous le poids des choses, et quand même l'aîné aussi il a des devoirs, et s'il ne les assume pas, il est reconnu, il est dénigré en tant que tel.

Et puis c'est vrai que cette insolence liée au temps des Blancs, à l'école, à l'accès aux ressources économiques, etc., maintenant, il y a une fin. Pourquoi ? parce que cette école ne donne plus à l'enfant ! Ce n'est pas l'enfant qui va à l'école qui va devenir ceci, cela ! L'accès aux ressources économiques à travers le coton, etc, là aussi ça bat de l'aile, donc, du coup, on se fait de moins en moins insolent parce que ce n'est plus comme au début effectivement.

Et puis, c'est vrai que je m'étonne, à travers ce que tu nous en dis, c'est un ouvrage qui est riche, même si on peut critiquer les lignes de force, ça m'étonne qu'en ayant écrit le bouquin en 89, il ne parle pas du tout des nouvelles données, comme il a ordonné son cadre d'analyse sur l'accès aux ressources extérieures. Or, depuis les année 90, ça a des limites, ça pose des problèmes sur le dit Etat Africain, il n'en parle pas du tout, apparemment.

ABDOU : Oui, à mon avis il est difficile de discuter d'un livre qu'on n'a pas lu. Après on ne peut pas tout attendre d'une introduction. C'est pourquoi j'avais fait le pari de sortir des éléments qui pouvaient donner lieu à des développements. Mais des précisions s'imposent quelques fois. Donc, effectivement, le problème qu'il soulève de l'accès aux ressources extérieures, il ne l'actualise pas au moment où il sort le livre ; donc voilà, il ne l'actualise pas, je ne peux pas répondre de ça ! C'est une critique que l'on peut faire à cet égard.


Quand tu dis qu'aujourd'hui, sur la question de
l'insolence, le fait qu'avec les changements d'échelle (parce qu'il utilise la notion de changements d'échelle) voilà comment étaient les sociétés africaines, voilà quels phénomènes historiques les ont traversées et ces phénomènes historiques ont constitué des éléments de plus dans la manière dont individuellement et collectivement, les Africains ont pensé leur être et leur devenir. Et donc, il donne, il dit qu'il y a quelque chose qui s'est renversé ; c'est d'abord le rapport père/fils. En disant que, en fait, les petits-là, par d'autres moyens nouveaux, inédits, ont accès aux ressources économiques, donc, se libèrent, et il parle "d'insolence". Mais en fait, il utilise aussi un tout petit peu le langage des Africains, ça c'est quelque chose d'assez connu, dans quasiment tous les livres qu'on a : c'est de l'humour.


Mais moi, je ne suis pas vraiment d'accord avec toi quand tu dis qu'en fait il y a un frein. Encore que, lui, sur certaines pages, il abonde dans ton sens. Il met bien en exergue le fait, il donne la parole à un vieux qui dit qu'autrefois, le fils travaillait pour le père, aujourd'hui c'est le père qui travaille pour le fils. Donc, d'une certaine manière, il abonde dans ton propos. Mais, quand bien même, je crois qu'aujourd'hui encore, ce qui apparaît en première lecture, c'est le fait qu'effectivement il y a une libération des classes jeunes par leur accès aux ressources et que donc ça crée une certaine frustration, peut-être pas frustration, peut-être pas insolence, (parce que ça, encore une fois, c'est de l'humour quelque part), mais il y a (et c'est ça qui me paraît le plus important), moins de possibilités de "brider" le cadet. Parce que simplement, les règles essentielles qui étaient d'ordre économique qui pouvaient le permettre sont éclatées. Ne serait-ce que par un phénomène, qu'on ne peut pas nier, celui par exemple de l'exode rural. Aujourd'hui, on sait qu'énormément de jeunes quittent leur culture, leur localité pour venir en ville. Et quand ils viennent en ville, ils gagnent beaucoup en termes de libertés, en termes de connaissances, de participation à d'autres types de logique, etc. etc. Donc d'une certaine manière ils échappent ! qu'on le veuille ou non, ils échappent !

IRENEE : Je vais rebondir là-dessus. Tu vois, par l'exemple, tu prends l'exode rural, moi j'ai envie de prendre l'exemple de la Côte d'Ivoire. Tu vois, avant ,un garçon qui partait en Côte d'ivoire, il revenait avec un minimum, il avait les moyens d'être insolent. Aujourd'hui, il n'a pas ce minimum, il ne revient même pas, sauf si l'Etat va le prendre comme Gbabo mais ensuite Gbagbo n'en veut plus, tu vois ? Comme ça atténue complètement le fait de "crâner" qu'avaient les jeunes à une certaine époque. Parce que maintenant l'accès aux ressources à beaucoup baissé, c'est plutôt la crise. L'exode rural, les gens y vont, mais ils sont dans les faubourgs.

SIDY : C'est pareil avec l'Afrique et l'Europe. Il y a quelques années, justement, l'appel de l'Europe, en dehors de la propagande et autre, c'est qu'on savait très moyens pour ne pas dire médiocres, qui ne faisaient qu'un travail manuel, physique, ici, et qui en jetaient plein la vue aux autres, aux Dames dans les pays africains. Notamment au Sénégal, et ça a fait un appel qui a fait que tous les jeunes voulaient venir en Europe parce que c'était le rêve de l'Eldorado. C'est valable dans tous les pays. Maintenant, ce n'est plus le cas. De plus en plus, les jeunes qui viennent ici, il se rendent compte que ce n'est pas aussi facile, et ils essayent de décourager ceux qui sont restés là-bas. Sauf au niveau universitaire. Mais, côté main-d'oeuvre, ce n'est plus le cas, donc les gens ne viennent plus ici pour faire de la main-d'oeuvre comme avant.

ABDOU : En fait, moi, je comprends tout à fait ce pan de l'analyse. Je dis juste qu'il y a quand même quelque chose qui change. C'est-à-dire que dans ce rapport aîné/cadet ou père/fils, quelque chose change, parce que au-delà de ce que tu appelles : il y a des droits et des devoirs, au-delà de cette infrastructure-là, il y a une superstructure. Et la superstructure se modifiant, forcément, il y a des éléments nouveaux qui rentrent dans l'infrastructure. Et aujourd'hui, ce que dans la littérature africaine on appelle le conflit des générations, même sans pour autant poser simplement le problème de l'économie et de l'argent, sans pour autant poser ce genre de problématique-là, je pense que le rapport après de ces jeunes-là qui viennent ici ou qui vont au Burkina, change quelque part, c'est-à-dire qu'ils ont plus de catégories, ils ont intégré, incorporé davantage de catégories qui leur permettent de réaménager avec beaucoup plus de libertés leur rapport justement à l'ancien. Moi, je pense que c'est sous ce rapport-là que l'auteur vraiment parle. Parce que bon, l'insolence, c'est le petit brin d'esprit qu'il veut y mettre, comme un truc d'africain.

Et sur l'ethnie, l'auteur quand même est clair. L'auteur prend quelque chose, il en avance quelque chose et puis il met en lumière d'autres choses qui éventuellement sembleraient le contredire. Parce qu'on a comme l'impression, que quelque part, il ne se situe pas, où alors, il veut rester dans l'interface. Il ne veut pas, il veut rester dans l'entre-deux. Peut-être parce que finalement, lui, ce qu'il veut démontrer, c'est cette idée de mouvement, que on est en marche ! Et aussi, sa démarche critique les Marxistes. Donc c'est tous les auteurs de la littérature militante sur les questions africaines, qu'il critique. Il critique même parfois avec beaucoup de sévérité et de façon quelque part assez injuste : Samir Amin, Franz Fanon, etc. Il les critique mais en même temps, également, parfois en développant ses arguments, on ne peut pas manquer de se dire (comme tout à l'heure l'a fait Dominique) mais quand même, il est bien assez marxiste sur les bords. Donc, il y a cet aspect-là dans sa démarche.

Et sur l'ethnie précisément, ce qui l'intéresse, c'est que, peut-être qu'on peut avoir cette impression-là, qu'en jetant l'eau du bain, il jette en même temps le bébé. On peut avoir cette impression-là. Mais c'est parce que c'est la force de la dénonciation de ce qui a dominé la réflexion qui peut induire cette impression-là. Pour lui, l'ethnie n'est pas aussi centralement au coeur des développements politiques en Afrique. Il parle de conscience. Il dit qu'on ne peut pas nier, de toute façon, qu'on ne peut pas nier la conscience ethnique en tant qu'elle existe. Et lui-même le dit ! Par exemple, j'ai un peu insisté là-dessus en montrant comment il explique que, pour des raisons diverses, l'Afrique n'avait pas vraiment de frontières, il y avait des réseaux, c'étaient des structures assez englobantes, comment avec la colonisation, avec le partage de l'Afrique, la mise en place des structures, depuis le congrès de Berlin, ce n'est que presque un siècle après, qu'on a vraiment fixé les gens, etc. et tout ; et qu'à l'intérieur de ces nouveaux cadres-là qui ont été créés, les choses sont nées, donc, des sentiments sont nés.

Il montre très bien qu'en fait toutes les crises politiques contemporaines en Afrique qu'on a assimilées à des problèmes ethniques et consorts, n'ont jamais été réductibles à ces éléments-là mais en même temps il montre que, le fait que cette chose-là ait été "créée" et s'est "émancipée", conduit également à des problèmes, à des phénomènes politiques très concrets. Il donne l'exemple de la Côte d'Ivoire où il dit que chaque petite localité essaie de se poser en ethnie ou en je-ne-sais-pas-quoi, pour avoir accès aux ressources de la politique parce que, au départ les ressources de la politique étaient ordonnancées, étaient délivrées à partir des sujets ethniques. Et il donne des exemples très précis de pays où des gens procèdent ainsi à des manipulations généalogiques, à des manipulations de terroir, pour constituer des ethnies, donc les fabriquer.

Mais il faut, je pense, toujours tenir compte de l'entre-deux. L'auteur est surtout dans un entre-deux ce qui rajoute une autre part de difficulté dans sa littérature : on le saisit assez difficilement. Mais bon, moi, je pense que ça, c'est normal, c'est en rapport avec ce qu'il veut montrer, encore une fois, c'est le mouvement.

Et ça, ça permet peut-être de revenir sur l'idée que justement, tu dis SIDY, que l'auteur ne donne pas de caractéristiques de l'Etat, et tu dis que tout Etat a des caractéristiques. Mais, il est prudent ! Lui, il dit que cette chose qui est là et qu'on appelle l'Etat, on en a rendu compte depuis 30 ans, d'une façon qui sur-interprète la réalité. Et donc, aujourd'hui il faut essayer, parce qu'on ne peut pas quand même nier le phénomène étatique...

La question de l'autochtonie, ici, c'est quoi ? C'est les formes anciennes de l'organisation sociale. Ce sont les idéologies anciennes, c'est à ça que ça renvoie. On a bien vu comment il passe de concepts en concepts. Et l'un des moments où il s'est le plus éloigné, c'est quand il dit que de toute façon il existe des secteurs dominants qui sont là. Qu'est-ce qui peut en rendre compte ? C'est le concept de bloc historique post-colonial, etc., Mais bon, il montre bien que les choses ne sont pas données à l'avance et que ça se joue encore. Que ça se joue !

Dominique dit que Bayart emploie un seul critère, et organise en fait toute sa réflexion sur la base d'un seul critère : dominants/dominés, perçu sous un angle purement occidental. J. F. Bayart parle effectivement de dominants et de dominés. Mais, ce qu'il faut voir c'est que, il montre bien que, les dominés, que dans les sociétés traditionnelles, donc avant que la relation à l'extérieur (parce que lui, il dit qu'il faut envisager l'étude des sociétés africaines depuis la notion de Braudel de longue durée. C'est-à-dire que ce sont des Etats historiques tellement lointains et anciens qu'on les perd dans la nuit des temps) - et donc il y a une densité cumulative extraordinaire - les sociétés dégagent un héritage qui remonte tellement loin que, voilà, c'est des choses qui sont massivement présentes. Nos société voyagent avec des héritages énormes. Et lui, il va montrer que dans les sociétés anciennes, avant que la relation à l'Occident ne se transforme en relation violente, il y avait une relation contrôlée. Parce qu'il ne faut pas oublier que ce n'est qu'au début du XIX° siècle que les colonisateurs ont décidé d'utiliser la force et de prendre de force tous ces pays-là, toutes ces terres-là, d'embrigader tout. Mais avant, bien avant ça, c'était l'or de l'Afrique qui était distribué à tels coins du monde, c'était le sel de je-ne-sais-pas-quel pays, etc. , et tout. L'Afrique a toujours été intégrée à l'économie-Monde. Donc, le rapport à l'extérieur a toujours existé. Plus tard, ce rapport va se problématiser, devenir violent. Mais, à l'intérieur également, il y avait des dynamiques qui étaient intéressantes. Et il montre que, par exemple, les dominés avaient des ressources, ils pouvaient contrôler. Ils pouvaient contrôler les lignes de domination qu'il y avait dans la société. Je pense que cette façon de dire ça est une façon de relativiser ce que toi, par exemple, tu vas considérer comme l'axe difficile et principal à partir duquel il appréhende tout. Non, je pense qu'il n'appréhende pas, de cette manière-là, ce rapport dominants/dominés, à partir du moment où il donne des exemples très précis.

Par exemple, il montre comment des mesures "progressistes" ont été prises dans certains pays pour mettre fin à des types de rapports clientélistes entre telle classe dominée et tel autre groupe dominant, comment ça c'est traduit pas des émeutes et qui ont été fomentées, animées par ces mêmes groupes dominés que ces mesures politiques "modernes et progressistes" étaient censées libérer. Les historiens, les anthropologues ont également plusieurs fois montré que, en réalité, ce que les Marxistes ont qualifié trop rapidement en Afrique de situations de dépendance, n'étaient pas quant au fond vraiment des situations de dépendance. Peut-être que ça, ça peut recouvrir ce que tu appelles les droits et devoirs entre les uns et les autres dans les communautés

Je pense que l'auteur, a fait une recherche très détaillée. Parce qu'il donne beaucoup d'exemples. Mais par contre, il retombe un tout petit peu sur ces pattes, peut-être de Marxiste caché, je ne sais pas, (et là on peut être tout à fait d'accord avec lui, de mon point de vue, en tout cas moi, de mon point de vue là-dessus), c'est que il est difficile d'imaginer un rapport de pouvoir, un rapport de dominants à dominés qui ne soit pas sur le mode de l'assujettissement. Mais vraiment quoi ! Non, moi, je ne peux pas me l'imaginer, ça ! A partir du moment où il y a ce rapport dominants/dominés, il y a un rapport de pouvoir, c'est-à-dire de "pouvoir en imposer vraiment à quelqu'un d'autre".

SIDY : Il y a "oppression" !

ABDOU : A mon avis, il y a "oppression". Maintenant, maintenant, ça dépend de comment on se situe. Par exemple, comme l'auteur l'a montré, il y a eu des cas historiques où des populations qu'on a crû être sous oppression, qu'on a essayé de libérer, n'ont pas voulu de ces mesures-là, ont préféré garder des relations clientélistes. On a vu qu'en fait, les Talibés, les disciples des Marabouts, par exemple, dont les Sidy et consorts ont longtemps dit : " écoutez ces pauvres malheureux, exploités par la féodalité maraboutique, etc. (SIDY : c'est vrai !), les gens ont fait des études concrètes sur place et ils ont vu qu'en réalité, non seulement ces Talibés n'étaient pas exploités mais en plus quelque part même c'étaient eux qui exploitaient les Marabouts. Donc, c'est très compliqué toutes ces choses-là. C'est pourquoi, peut-être que, si ce compte rendu-là peut permettre de lire ce livre de toute façon, celui qui le lira trouvera énormément d'informations sur beaucoup de choses.

SIDY : Sa notion de bloc historique, là, je n'ai pas bien compris.

ABDOU : Justement, la notion de bloc historique c'est important parce que l'auteur, encore une fois essaie, (c'est pourqui, en fait, son bouquin ne peut pas être aussi vulgariste qu'il veut bien le présenter), il essaie de sortir toute une façon, toute une tradition de pensée, il essaie de bâtir autre chose. Et quelque part, en fait, il n'a pas trouvé. Si, effectivement il a trouvé, mais on peut dire qu'il n'a pas trouvé parce que, au bout du compte il est très prudent ! Au bout du compte ce qu'il dit c'est que, ce dont on peut parler, on peut parler d'un bloc historique post-colonial. Mais le bloc historique, c'est quoi ? Il donne une définition du bloc historique qui rejoint celui de l'hégémonie. Donc la constitution, c'est la constitution d'un groupe, en rapport avec, on va dire avec une idéologie ou en tout cas quelque chose qui le cimente, d'une manière non imposée mais librement et volontairement consentie et parfois même revendiquée.

Et qu'est-ce que l'auteur vraiment veut donner à voir ? Il veut donner à voir ce que tu as appelé tout à l'heure, l'absence de caractéristiques mais, (c'est comme ça que je l'interprète), il veut bien donner des caractéristiques. L'auteur veut bien nous montrer que en réalité, peut-être qu'à ce jour, les groupes dominants qui sont plus en pool position de porter cet Etat-là, malgré leur diversité ou en dépit de leur diversité, on peut le désigner par le vocable de bloc historique, en rapport avec quoi ? En rapport avec les relations Franco-Africaines. Donc, lui c'est comme ça qu'il le définit.

 

 

 

 

 


.