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L'Origine du Marché de réciprocité :

l'exemple de Ouagadougou

Dominique Temple

 

Adam Smith, observant l'avènement du commerce dans le marché de son époque, disait :

" Dans presque toutes les espèces d'animaux, chaque individu parvenu à sa pleine croissance, est tout à fait indépendant et, tant qu'il reste dans son état naturel, il peut se passer de l'aide de tout autre créature vivante. Mais l'homme a presque continuellement besoin de ses semblables, et c'est en vain qu'il l'attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s'il s'adresse à leur intérêt personnel et s'il les persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu'il souhaite d'eux. C'est ce que fait celui qui propose à un autre un marché quelconque ; le sens de sa proposition est ceci :" Donnez-moi ce dont j'ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes" ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont nécessaires s'obtiennent de cette façon. Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage. "

Il n'y a certainement pas lieu de discuter l'avis d'A. Smith : il décrit la société qui est la sienne, celle de la classe bourgeoise dans l'Angleterre de son siècle. Mais il interprète le marché à partir du même principe que le commerce, l'intérêt privé car il postule naturellement une continuité entre les faits observés et ceux des origines. Or, faute d'information à leur sujet, il extrapole :
" Comme c'est ainsi par traité, par troc et par achat que nous obtenons des autres la plupart des bons offices qui nous sont mutuellement nécessaires, c'est cette même disposition à trafiquer qui aura dans l'origine donné lieu à la division du travail. Par exemple, dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d'adresse qu'un autre. Il troquera fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bétail ou du gibier, et il ne tarde pas à s'apercevoir que, par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétail et de gibier que s'il allait lui-même à la chasse. Par calcul d'intérêt donc, il fait sa principale occupation des arcs et des flèches, et le voilà devenu une espèce d'armurier. Un autre excelle à bâtir et à couvrir les petites huttes ou cabanes mobiles ; ses voisins prennent l'habitude de l'employer à cette besogne, et de lui donner en récompense du bétail ou du gibier, de sorte qu'à la fin, il trouve qu'il est de son intérêt de s'adonner exclusivement à cette besogne et de se faire en quelque sorte charpentier et constructeur. Un troisième devient de la même manière forgeron ou chaudronnier, un quatrième est le tanneur ou le corroyeur des peaux et des cuirs qui forment le principal revêtement des sauvages (Adam Smith : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations).

Dans aucune tradition du monde, il n'existe de communauté de chasseurs qui troquent leur arc. L'arc vit et meurt avec le chasseur ou se transmet de père en fils, ou d'oncle à neveu.

Dans son récent ouvrage (L'Afrique a-t-elle besoin d'un programme d'ajustement structurel) (Éditions Nouvelles du Sud (1991) le sociologue africain Daniel Etounga- Manguelle dit comment l'arc oblige son héritier au respect des usages de son premier possesseur. Si le père avait l'habitude de chasser à l'aube ou au crépuscule, le fils ne pourra chasser à aucune autre heure, et devra se servir de l'arc de son père toute sa vie au mépris des autres techniques qu'il pourrait utiliser. " La sagesse millénaire africaine, à l'image de la sagesse boulou (Sud Cameroun) est une sagesse de la conservation de ce qui est, de la fixité et de l'inusabilité des essences. C'est une sagesse qui exclut le nouveau et l'inédit à un point tel que chez les mêmes Boulous, lorsqu'on hérite d'un arc, qui est considéré comme lié indissolublement à son ancien propriétaire, l'usage de cet arc ne peut se faire que dans les conditions et les circonstances analogues à celles dans lesquelles s'en servait son précédent possesseur. Si le défunt allait à la chasse uniquement à la tombée de la nuit, l'héritier doit faire de même " (cf. Robert Dimi, Sagesse Boulou et Philosophie, p. 47).
Aussi Etounga-Manguelle considère-t-il l'héritage de l'arc comme un mécanisme anti-économique dans une économie de type occidental. Dans une autre économie, surtout dans une économie de réciprocité, l'usage en question est néanmoins dicté par une certaine performance : c'est à l'aube ou au crépuscule qu'il est le plus pertinent de chasser, et si l'arc est préféré à d'autres instruments plus efficaces, c'est qu'il permet à tous les chasseurs d'avoir accès au gibier là où d'autres moyens créeraient des inégalités, détruiraient la réciprocité, ou provoqueraient l'extinction du gibier.

Adam Smith est-t-il plus heureux avec l'exemple des bâtisseurs et couvreurs des petites huttes ?
Dans son livre "Le geste Rwanda" l'anthropologue africain Edouard Gasarabwe dit : " Sur une colline rwandaise, il y a quelques années, avant les divisions ethniques et la christianisation, chaque habitant pouvait compter sur tous les autres : les travaux d'importance, qui risquaient de durer beaucoup de temps, rassemblaient tous les hommes valides pour bâtir, cultiver même. " Un rugo s'installe et un umuhana - s'ajoute à la collectivité. L'umuhana s'analyse de la façon suivante :
umu : indicateur de classe
ha : donner
na : " et "... particule exprimant la réciprocité à la fin des verbes, l'association entre les termes indépendants.
Le muhana comme le dit son nom, signifie donc : le partenaire, celui avec qui on échange des dons "

Une réciprocité dont il faut prendre la mesure : elle ne lie pas chaque partenaire à l'autre à charge de revanche, mais chacun à tous les autres. Laissons parler l'auteur pour dire cette nuance :
" La construction - chez les Rwandais - est en vérité un pacte. Comme les compagnons de guerre se jurent assistance et fidélité en toutes circonstances, chez eux comme à l'étranger, en échangeant symboliquement leur sang, les habitants d'une colline concluent un pacte tacite par la coopération dont nous venons de signaler les traits essentiels. "
Il est juste de définir une catégorie qui rende compte de cette fusion de l'esprit du don des uns et des autres. Cette forme de réciprocité, c'est le partage.

L'exemple du couvreur de paille sert donc bien davantage la thèse africaine que la thèse anglaise.
On pourrait continuer ainsi, car d'être forgeron en Afrique est un statut qui oblige à fournir systématiquement la houe à tous les cultivateurs du village, chez les Balantes par exemple.

Et si l'on allait plus loin, l'exemple du tannage de la peau pour le vêtement contre le froid serait tout aussi malheureux pour Adam Smith.

On dirait que l'auteur anglais est allé systématiquement prendre des contre-exemples pour construire un mythe de l'origine qui satisfasse son préjugé : l'idée que toutes les sociétés du monde sont construites sur le même principe de l'intérêt privé. Cette thèse ethnocentrique est ce que l'on appelle à présent la pensée unique. Pas plus tard qu'aujourd'hui, le Président des Etats Unis d'Amérique du Nord, Georges Bush II, déclarait au journal Le Monde (du 19 Juillet 2001 donc) : " A Gênes, je dirai que ceux qui sont prospères doivent mettre en place les politiques nécessaires pour renforcer cette prospérité : moins d'impôts, moins de réglementations et plus de libre-échange. " Soit l'inverse de ce que les sociétés civilisées proposent : plus de règles, plus de contributions des uns et des autres au bien commun, et plus de réciprocité.

Quelle est donc l'origine du marché : l'échange entre intérêts privés, le troc ? Ou la réciprocité ?

Dans une conférence qui fait sensation en Afrique, J. P. Guingané donne une tout autre origine du marché en se référant à la Tradition des Mossi sur la fondation du célèbre marché de Ouagadougou (Burkina Faso). J.P. Guingané constate une évolution linéaire et continue jusqu'à aujourd'hui sur le marché africain. Il propose donc d'opposer marché et commerce

" Dans le MOGO, c'est-à-dire dans le pays des MOSSI, on ne sait pas exactement quand le premier marché a été institué. Certains le font remonter au règne de Naaba Zombré qui a régné de 1681 à 1744, dont la mère aurait été l'initiatrice du premier marché. Il semblerait que les gens venaient voir son fils parce qu'il avait des audiences et elle a eu pitié de tous ces gens qui étaient assis, qui pendant des jours, parfois, n'avaient pas à manger. Elle a demandé l'autorisation à son fils de faire des galettes pour que les gens qui sont là puissent manger. Et d'autres ont certainement eu l'idée de faire du Dolo, etc... Et finalement voilà le premier marché qui a été créé. Et la ville de ZIGNARE aujourd'hui semble avoir été le lieu où le premier marché du pays MOAGA s'est installé. À tel point que c'est ça qui a donné son nom à la ville ZIGNARE. ZIGNARE veut dire "du jamais vu". Et donc, quand les autres MOSSI venaient voir qu'on vendait, on échangeait des galettes contre autre chose, ils disaient "on a jamais vu ça". À force de dire "on a jamais vu", ils ont fini par donner le nom au coin, de "jamais vu". Donc ZIGNARE qui est aujourd'hui la capitale de la province du ? ça veut dire "jamais vu". Et c'est le marché que la mère du roi aurait créé qui lui aurait donné son nom "

Ici, le principe du marché est d'assurer le don des vivres. Et l'origine est manifestement la redistribution, une redistribution gratuite, sans compensation, un don pur.
le don de la mère du roi aux gens qui venaient aux audiences du fils parce qu'ils attendaient et avaient faim, ressemble au don de la mère qui donne du lait à son enfant quand il crie. La nourriture est automatiquement donnée à celui qui peut exercer à son endroit le droit de la demande légitime. Mais cette demande engage le demandeur à la réciprocité : " Et d'autres ont certainement eu l'idée de faire du dolo...etc..." Le marché est le lieu où tout le monde nourrit tout le monde. Il est la réciprocité des dons généralisée.

"Du jamais vu !" dit alors la Tradition. Oui ! La nature ne connaît ni le don ni la réciprocité. La nature (la nature physique et biologique) produit abondamment, et d'autant plus abondamment que le risque est grand que tout ne soit perdu, mais elle ne donne à personne et de même ne connaît pas la demande. Elle ne connaît que le pouvoir de dominer et la compétition pour le pouvoir.
Seule, l'humanité a rompu ces relations élémentaires. Comme l'observait Peirce au début du siècle dernier : " A donne B à C. Ceci ne consiste pas en ce que A jette B et que B frappe accidentellement C, comme le noyau de datte qui frappa le Djinn dans l'il. Si ce n'était que cela, ce ne serait pas une relation triadique authentique, mais seulement une relation dyadique suivie d'une autre relation dyadique. Le mouvement de la chose donnée n'est pas nécessaire. Donner est un transfert du droit de propriété. Or le droit est une affaire de loi, et la loi est une affaire de pensée et de signification. " Certes, nous n'employons plus les termes de dyadique ou triadique dans ce sens, mais l'idée est claire. La Loi est une instance tierce entre des force opposées. Et la signification se réfère à la Loi. Don et Demande exigent une chose que ne connaît pas la nature : la compréhension mutuelle, et celle-ci naît dans la réciprocité comme Loi. Et c'est pourquoi la réciprocité, c'est du "jamais vu", du "jamais vu" depuis le commencement du monde ! Ici, le jamais vu est sans doute la généralisation de la réciprocité, auparavant confinée à l'intérieur des relations de parenté. Mais c'est peut-être aussi une réciprocité symétrique, c'est-à-dire où chacun évite de donner plus que l'autre ne peut donner pour que l'équilibre soit parfait, perfection nécessaire pour que le sentiment d'humanité engendré soit le plus pur possible, celui d'une conscience parfaitement libre et dont l'efficience soit un verbe créateur. C'est bien l'équilibre qui est requis, soit immédiatement (un cabri contre un cabri) soit médiatisé par un équivalent symbolique ou un gage, l'équivalent de réciprocité, la monnaie de réciprocité, qui permettra que l'on puisse séparer la prestation réciproque en deux prestations séparées : vendre et acheter, une réciprocité qui fonde alors une communauté élargie par-dessus les familles, les clans, et lignageset que l'on peut appeler la société de marché, entendons nous bien ! de marché de réciprocité !

Dans le second récit des origines auquel se réfère J.P. Guingané, il est question des génies, des esprits divins (nous dirions en Europe : des Eloïms) :

" D'autres pensent que le marché a existé à OUAGADOUGOU bien avant l'arrivée et la structuration du pouvoir MOAGA. Naaba Ndoubri ? par exemple, qui a régné de 1495 à 1518, gamin, serait venu à des marchés situés dans la zone du ? actuel organisé par les habitants de DAFAZGO. Pour ceux qui sont venus à OUAGA, DAFAZGO, c'est là où l'espace culturel GAMBIDI se trouve, et DAFAZGO signifie littéralement percepteur du marché. Et quand on demande aux vieux de ce quartier, comment ils sont arrivés là, ils disent que eux étaient des génies qui descendaient de temps en temps le long de fils pour regarder les hommes. Et un jour, alors qu'ils étaient en train de regarder, il y a un malin type qui a coupé le fil. Ils n'ont pas pu remonter dans leur ciel des génies. Ils sont donc allés voir le chef du coin, ils ont dit "bon! nous sommes vos hôtes forcés puisqu'on ne peut plus remonter". Seulement ils avaient une qualité, ils mangeaient beaucoup. Au bout de 2 ou 3 jours, le chef s'est fatigué de nourrir ces gens qui n'arrêtaient pas de manger et il a fini par leur dire "allez au marché et vous enlevez tout ce que vous voulez". C'est comme ça que ce village qui est devenu donc un quartier s'appelle DAFAZGO. Et traditionnellement si les chefs, si tous ? de DAFAZGO se mettent à piller les marchés, je crois que ça va créer problème, mais le vieux chef qui vient de temps en temps me voir, s'il va sur une place, qu'il se fait reconnaître comme chef de DAFAZGO, il peut prendre tout ce qu'il veut, personne ne peut lui demander quoi que ce soit. Il a encore ce pouvoir aujourd'hui. Seulement, comme on n'est pas obligé de le reconnaître, je crois qu'il doit avoir peur qu'on le frappe avant qu'on sache, qu'on reconnaisse son identité. Mais il a ce pouvoir jusqu'à aujourd'hui. Et il m'a expliqué qu'il a installé à OUAGA 150 marchés depuis qu'il est au pouvoir. "

Les esprits, les génies, viennent dire péremptoirement aux hommes : " Nous sommes vos hôtes" . Pas de discussion possible ! Le commencement, c'est l'hospitalité, le don, même s'il est précédé de la demande, car la demande ici, est la demande de l'hospitalité, la demande du don. Inutile d'essayer d'interpréter à l'occidentale : s'il y a demande ce n'est pas à cause d'un besoin primitif. Les génies n'ont besoin de rien sinon que les hommes deviennent des hommes, des donateurs. Nous sommes vos hôtes, nous vous contraignons à interpréter notre demande comme votre don. Les fondateurs du marché, ce sont eux qui rappellent qu'à l'origine le marché est l'hospitalité, ou que l'hospitalité ayant précédé le marché, le marché doit être l'organisation de l'hospitalité, ou encore de la réciprocité. C'est bien le sens que le mot hospitalité avait jadis dans notre propre tradition occidentale. En cela, les peuples indo-européens ne se distinguent pas des autres peuples de la terre, bien au contraire. Dans le monde Indo-européen, l'hospitalité signifiait selon Benveniste la réciprocité, et les choses allaient plus loin encore car l'Indo-européen connaissait un autre nom de l'hôte aujourd'hui conservé par l'Iranien. " Aryaman est le dieu de l'Hospitalité. Dans le Rig Veda comme dans l'Athharva, il est spécialement associé au mariage. () On verra dans la suite de cet ouvrage qu'arya est la désignation commune et réciproque par laquelle les membres d'une communauté se désignent eux-mêmes ". Le nom de l'homme est le nom de cela même qui naît de la réciprocité : le dieu de l'alliance et de la filiation, pour les ancêtres des Occidentaux eux-mêmes
Lorsque le Roi est las de redistribuer, il invite les génies à imposer à tout le monde l'hospitalité (la réciprocité généralisée, non centralisée, c'est-à-dire le marché). L'obligation sociale créée par la réciprocité devient la responsabilité pour tout le monde de nourrir tout le monde.
La thèse oppose donc deux formes de redistribution, l'une centralisée que Polanyi appellera la Redistribution , l'autre le Marché, le marché de réciprocité. Les deux formes ont le même symbole : l'obligation pour chacun de nourrir autrui.

Voilà qui nous rappelle ce que Lewis Hyde a mis en évidence : le don est nourriture (titre d'un des chapitres du merveilleux livre de Lewis Hyde : The Gift). Hyde dit que le don doit toujours être consommé, utilisé, "mangé". Dans les contes traditionnels, le don est un bien qui périt. C'est pourquoi il est le plus souvent appelé "nourriture", même lorsqu'il s'agit de biens qui ne périssent jamais. Hyde multiplie les exemples : Aux îles Trobriand, les donateurs jettent à terre les colliers de coquillages et les brassards qui sont donnés d'un groupe à l'autre, en disant : "Voilà une nourriture que nous ne pouvons manger". Au Nord-Ouest Américain, les tribus indiennes appellent le potlatch "grande nourriture". Marcel Mauss traduit le verbe potlatch par "nourrir" ou "consommer". Utilisé comme nom, un potlatch est un "nourrisseur" ou "une place où l'on se rassasie". Les potlatchs comportaient des biens durables, et le but de la festivité était de les faire périr comme s'ils étaient de la nourriture. Les maisons étaient brûlées, les objets cérémoniels brisés et jetés à la mer. Une des tribus à potlatch, les Haida appelaient leur fête "meurtre de la richesse". Dire que le don est consommé, mangé, signifie parfois qu'il est vraiment détruit comme dans l'exemple du potlatch mais plus précisément que le don périt pour la personne qui le distribue.

Le don est nourriture pour celui qui donne mais il l'est aussi pour celui qui reçoit, c'est-à-dire qu'il ne peut être que consommé : c'est l'obligation de recevoir. Le don ne cesse pas d'être consommé : il est consommé pour le donateur, et il l'est par le donataire. Le don est consumé pour l'un parce que consommé par l'autre. Hyde prend un joli exemple emprunté à Wendy James, anthropologue anglais. Si dans la tribu des Uduk du Nord-Est Africain... on offre une chèvre, il est impossible de transmettre cette chèvre en échange d'autre chose, mais il est également impossible de la garder pour en tirer du lait. Tout calcul d'intérêt est injure au don. La chèvre doit être sacrifiée et mangée. Alors, celui qui reçoit la chèvre doit donner une fête... en l'honneur du donateur. Voilà pourquoi le don nourrit.

Mais le don est nourriture dans un autre sens encore : Hyde dit que le don doit toujours être consommé, utilisé, "mangé" mais qu'il donne son nom au donateur. Et il cite Mauss qui nous rappelle que si nourrir se dit donner, donner c'est aussi se nommer. Leenhardt observait cette relation nourrir=donner=nommer de façon saisissante. Chez les Kanaks : " En toute cérémonie familiale, l'on prépare un petit tas de vivres, déposé avec soin sur des herbes rituelles, et lorsque tout est prêt et décoré, les gens se disposent en demi-cercle, et l'orateur s'avance : ces vivres, dit-il, sont notre parole, et il explique leur raison d'être. Il n'en est pas autrement avec l'offrande sacrificielle () Ainsi le don porte en lui-même sa signification et la déclaration qui l'accompagne en maints rituels est un acte surérogatoire " (Do kamo).

Le don c'est le nom quand de la réciprocité des dons jaillit une conscience commune dont l'être parlant se nomme. Aussitôt le don est investi d'une valeur symbolique : la valeur produite par la réciprocité. La réciprocité est la matrice de la fonction symbolique. C'est là que se crée la valeur. De cette valeur se nomme le vivant, le nourrisseur, le donateur, et dès lors la parole-don reproduit la réciprocité en se reportant sur autrui : elle est un commandement (l'ordre des génies, l'ordre de redonner sous peine de mourir socialement). Celui qui reçoit le don reçoit aussitôt le commandement de participer à la réciprocité. Alors, on comprend que le demandeur demande le don ! Il le demande pour s'inscrire dans la structure qui socialement l'autorise à redonner et à se dire vivant spirituellement, qui l'autorise à se nommer du nom de l'homme. Ainsi le don nourrit le sentiment d'humanité.
Si l'on se trouve dans un système où prédomine la réciprocité centralisée, le don de tous nourrit le sentiment commun. L'offrande rituelle, souvent d'ailleurs une offrande de nourriture, représente le fait que le don nourrit le sentiment d'humanité partagé par tous. L'offrande nourrit le sentiment de Dieu. La redistribution qui vient du centre de la communauté, d'un tel sentiment est la grâce souvent considérée comme nourriture céleste Voilà pourquoi encore le don nourrit !

Ces différents sens du mot nourrir se rapportent au même principe : l'obligation morale que Mauss a mise en évidence comme le critère de référence des économies de réciprocité.
La nourriture est liée à l'obligation de donner : la chose donnée périt comme périt la nourriture pour le donateur. Le deuxième sens de nourrir est lié à l'obligation de recevoir car le donataire ne peut pas déroger à la consommation du don, mais cette obligation est liée à la troisième obligation décrite par Mauss celle de redonner et pour cela de produire de quoi redonner, la reproduction du don devenant alors l'obligation d'un travail producteur à l'origine de l'économie de réciprocité.
Mais ces trois obligations comment se justifient-elles ? C'est le quatrième sens du mot nourrir qui nous le dit car lorsque le don nourrit le prestige du donateur ou lorsque que l'offrande nourrit le sentiment du divin, les trois obligations sont ordonnées à la production de la vie spirituelle.
Il est important de reconnaître ici que la logique du don de nourriture renvoit à la production du sentiment d'humanité. Lorsque le Grand Fils Kanak envoie ses ignames à l'étranger en lui disant voici notre parole, il est clair que la parole est nourriture et que c'est donc le don de l'igname qui est nourriture et non pas l'igname. Néanmoins dans l'hospitialité, on doit à autrui de le nourrir matériellement, de le protéger, de le réchauffer, de l'abriter, de le soigner parce que l'homme qui a quitté son foyer n'est plus en mesure d'assurer ses conditions d'existence même si s'est présenté avec l'intention manifeste d' instaurer une relation de réciprocité où se crée la valeur par la parole, et non pas pour acquérir des ignames. L'économie de réciprocité est suspendue à l'exigence éthique que l'avénement d'une humanité nouvelle implique.
Les obligations morales décrites par Marcel Mauss sont dès lors le vrai moteur de l'économie, et c'est l'efficience même du fait d'être humain qui est le commandement originel.

J.P. Guingané dit encore : " Parfois cette morale sociale se fait "interdit", comme c'est le cas chez les Lobi où, chez les Lobi, avec ce qu'on appelle les cultures amères, les produits tels que le mil, qui constituent la base de la survie alimentaire, sont interdits de vente. Dans le pays lobi vous ne pouvez pas vendre des produits de base. " Ces produits sont destinés à nourrir la famille, les enfants, le village, et nourrir, c'est donner. Il est impossible de vendre sur un marché où se pratiquerait le libre échange ce qui doit d'abord être donné.

L'interdit dont parle les Lobi dit la genèse de la Loi mais sous forme négative comme la réciprocité de parenté par l'interdit de l'inceste : tu ne peux pas produire pour toi, de même que tu ne peux pas épouser ta sur. Il est possible de donner l'igname ou le mil, il n'est pas possible d'échanger l'igname ou le mil, de même qu'il est impossible d'échanger une sur, ou de la vendre.

Lévi-Strauss, le théoricien de l'échange, a lui-même reconnu cette impossibilité d'échanger, acheter ou vendre une soeur dans sa célèbre controverse avec Frazer qui se demandait pourquoi dans les organisations dualistes on ne peut se marier avec sa cousine parallèle mais seulement avec sa cousine croisée ? Ne sont-elles pas identiques ? En tant qu'objets de consommation sexuelle, ou matrice de force de travail, en tant qu'objets d'échange, quelle que soit en définitive la valeur d'usage invoquée à leur égard, ou leur fonction sociale, ne sont-elles pas égales ? Pourquoi l'interdit frappe-t-il les parallèles ? Et Lévi-Strauss de répondre : il n'y a réciprocité qu'entre les familles qui ne sont pas identiques entre elles. Or, en régime patrilinaire, la fille du frère de la mère est une étrangère puisqu'elle porte le nom d'un père étranger tout comme la fille de la sur du père. Ce sont les cousines croisées. La fille de la soeur de la mère porte le même nom, ainsi que la fille du frère du père, ce sont les cousines parallèles. Entre deux noms identiques, il ne peut y avoir réciprocité, donc d'alliance matrimoniale. Pour qu'il y ait réciprocité, il faut d'abord l'altérité comme le rappellent toutes les traditions africaines, inlassablement. La faiblesse de la théorie lévistraussienne est alors l'inféodation de cette altérité à la fonction de l'échange. Pour Lévi-Strauss, la différence d'autrui ne serait requise que pour pouvoir échanger sa production avec la sienne au lieu d'être la dynamique qui relativise l'identité de chacun pour ouvrir un espace sans déterminations, où puisse se déployer une conscience de conscience libre d'elle-même, liberté qui se nomme pour les uns et pour les autres du nom d'humanité.

Le marché alors ? S'il respecte l'interdit de l'inceste, n'est-il pas le nom de la réciprocité généralisée ? Et donc sur le marché, la vente et l'achat des choses réservées à la réciprocité des dons ne peuvent se produire qu'avec ceux avec qui on ne peut pas avoir de relations réciproques : les inconnus, les étrangers ! L'échange est renvoyé "hors les murs", et encore ! A condition de respecter les prix ! Les prix ? C'est-à-dire les équivalences de réciprocité ! Et n'est-ce pas pour cela que l'on va définir des règles ?
Mais si l'on oublie comment sont produites les valeurs humaines, les prestations matérielles apparaîtront encastrées, embedded comme dit Polanyi dans des valeurs qui sembleront préétablies, voire arbitraires.
L'ignorance des matrices laisse donc planer un doute à leur sujet : d'où viennent elles, qui les impose, comment se justifient-elles ? Autorisant à les confondre avec l'imaginaire dans lequel elles s'expriment, et à les disqualifier lorsque ces imaginaires sont dépassés par la modernité.

N'est-ce pas donc de la plus grande urgence de proposer une théorie de l'origine du marché, qui ne soit pas extrapolée à partir d'imaginations fantaisistes destinées à conférer un maximum de généralité à un théorie particulière ?
N'est-il pas temps de compléter les thèses de Polanyi en découvrant le rapport des valeurs humaines et des prestations matérielles dans les structures de base du marché, afin de reconnaître que c'est bien le fait d'être humain qui est la forme et raison du marché et non pas l'intérêt privé.

Polanyi distinguait trois formes de transactions, qu'il appelait l'échange, la redistribution, et la réciprocité. Ce qui distinguerait selon lui la réciprocité et la redistribution d'une part et l'échange d'autre part serait que la réciprocité et la redistribution dépendraient de codes moraux. Polanyi parle d'une économie "embedded", que l'on traduit souvent par "encastrée", encastrée dans un système de valeurs qui s'imposerait à l'offre et à la demande. Il suffirait de libérer les transactions de leur obligations pour qu'elles deviennent des échanges purs et simples. Le libre-échange émergerait progressivement de la réciprocité grâce à la séparation de fonctions préalablement mêlées, comme disait Marcel Mauss. Le libre-échange serait ainsi l'étrave de l'évolution économique.
S'il est intéressant que Polanyi reconnaisse l'existence de systèmes économiques qui obéissent à d'autres principes que celui de l'enrichissement individuel, il n'est pas certain qu'il n'enraye pas la perspective de ces découvertes dans une mauvaise direction, celle d'une évolution unique de laquelle de tels systèmes ne seraient que les phases primitives.
Le défaut de la théorie polanyienne est que l'on ne sait pas comment sont produites les valeurs dans lesquelles seraient enlisées (embedded) les prestations dites économiques. Ces normes tombent du ciel. Et même si l'on reconnaissait qu'elles apparaissent au sein de relations de réciprocité, l'idée qu'elles puissent s'imposer à des prestations dont la nature serait purement matérielle n'aurait pas beaucoup de sens. Rien n'oblige l'homme à produire des biens matériels à l'origine car pour sa subsistance il est tout aussi bien assuré par la nature que tout autre être biologique. Tous les animaux sont gras. L'unique nécessité de produire est symbolique. La production matérielle est, dès l'origine, une production pour autrui. La production pour soi a même sans doute été le plus souvent frappée du même interdit que l'inceste. Le sens de l'économie est d'être humaine, c'est-à-dire symbolique, et donc toute marchandise est une parole et non pas l'inverse, comme le laisse entendre avec humour cette formule de J.P. Guingné : " C'est ce que je dis, la denrée, la marchandise première de nos marchés, c'est la parole, c'est ça que tout le monde vend d'abord. Après, on voit s'il y a l'argent !".

L' économie est-elle donc "encastrée" dans un code éthique comme le dit Polanyi ou bien est-elle le résultat de la production des valeurs éthiques ? Si la réciprocité est le moyen de production de sentiments d'humanité qui ne sont la propriété de personne mais l'humanité de tous, et si de tels sentiments s'expriment par des représentations collectives, de telles représentations doivent être respectées de tous, et il est logique qu'elles deviennent prescriptions et interdits. Dès lors, chacun peut se confier à l'efficience de la parole sans faire intervenir les conditions de sa genèse. Sans doute est-ce la raison pour laquelle l'école de Polanyi ne s'inquiète pas de cette genèse. Aussi la Redistribution lui paraît-elle un principe : l'expression du Roi, et peu importe qu'elle soit engendrée par la réciprocité centralisée ; et la réciprocité lui paraît un principe également qui respecte des valeurs de liberté, de responsabilité et de justice sans qu'il soit nécessaire de prendre en compte que chacune de ces valeurs est le fruit d'une structure de réciprocité particulière. D'où viennent alors les valeurs dites par chacun ou par le Roi, si l'on ne reconnaît pas leur matrice dans la réciprocité ? Il faut leur supposer une origine extérieure à la réciprocité elle-même : les génies pour les uns, la parenté divine du roi, et pour l'école anglosaxone, l'idée, pareille à celle de Lévi-Strauss, de la culture émergeant des formes les plus organisées de la vie.
Dès lors, la thèse polanyienne ne parvient pas à dissocier la réciprocité de l'échange, car si l'on décapite la réciprocité des valeurs qu'elle produit, il ne demeure en effet qu'une prestation impossible à différencier d'un échange réciproque. De ce point de vue, qui est celui des économistes occidentaux qui s'occupent des marchés africains, il est rationnel de mesurer l'efficacité des investissements des uns et des autres en termes de rentabilité capitaliste. Les économistes, mais aussi les anthropologues, anglo-saxons, disent aussitôt que les valeurs éthiques sont des entraves au développement de l'économie de libre échange, parce qu'elles modifient l'objectivité de l'offre et de la demande.

Aussi intéressante soit-elle, la thèse polanyienne pèche donc par modestie : elle ne va pas assez loin, et autorise ses détracteurs à la questionner comme une théorie de l'échange faible.

En réalité, sur le marché traditionnel, la demande ne se réduit pas à la demande telle qu'elle est conçue dans le système capitaliste, la demande intéressée, mais elle est une demande plus large : la demande que l'autre se considère comme donateur, ce qui suppose, pour celui qui demande l'obligation de recevoir, et l'obligation de donner à son tour, l'obligation de réciprocité. Le donataire qui demande sait donc qu'il paiera la chose demandée à son juste prix, car il y va de son humanité. Et c'est bien à l'humanité du boulanger, contrairement à ce qu'imagine A. Smith, que l'on s'adresse lorsqu'on lui demande du pain, puisqu'on entend bien payer ce qu'on lui doit. La coutume le dit clairement : "donnez-moi un pain s'il vous plait, et dites-moi combien je vous dois ". Qu'il s'agisse de réciprocité, ou que le consommateur refuse l'échange strict et tente de rétablir une relation de réciprocité dans un système d'échange, ou qu'il déguise l'échange en réciprocité pour ne pas apparaître inhumain, il s'agit de créer un peu d'humanité. La demande s'inscrit alors dans un autre contexte que la seule compétition des intérêts privés. La demande satisfait une nécessité mais s'inscrit dans la réciprocité pour être humaine.

Ainsi on comprend que d'aller au marché pour satisfaire sa demande davantage que pour satisfaire celle d'autrui soit une démarche légitime. Ce qu'observait Aristote : " La raison de ce changement d'attitude, c'est que tout le monde ou à peu près aspire au beau mais choisit l'utile. Or, il est beau de faire du bien sans esprit de retour, mais il est utile d'en recevoir " (Ethique à Nicomaque VII, 15, 1162 b 34) (VIII, XIII, 8).