Débat du Vendredi 29 Novembre 2002 La Grande Désillusion de Joseph Stiglitz Prix Nobel 2001 présentation par Frédéric UHURU
critique par Dominique TEMPLE
Troisième partie :
1) Présentation de La Grande Désillusion (livre à lire et à relire) par Frédéric UHURU Joseph STIGLITZ a travaillé au Kenya, comme chercheur en Economie du Développement, puis il a poursuivi une carrière universitaire couronnée par le prix Nobel d'économie 2001comme universitaire. Il a essayé d'aller au delà du modèle néoclassique, qui se base sur les conditions simplistes de la concurrence pure et parfaite. Il a essayé dans ses recherches de représenter d'une façon plus réaliste la réalité économique. Il est appelé comme conseiller de l'équipe Clinton quand les Démocrates arrivent au pouvoir dans les années 80. Il devient le chef des conseillers économiques du Président des Etats Unis. Puis, puis Vice-Président et économiste en chef de la Banque Mondiale.
La Banque Mondiale, c'est une banque qui avait été créée pour la reconstruction de l'Europe et qui s'occupe maintenant des problèmes de Développement des pays du Tiers Monde.
Alors, lui, il s'est mis dans sa tête qu'il fallait vraiment agir, lutter contre la pauvreté, parce qu'il voyait que, malgré que l'économie mondiale continuait à progresser, le nombre de pauvres continuait à augmenter y compris dans les pays développés.
Dans son livre en faitil critique beaucoup le dogmatisme des mesures que propose le FMI. le Fonds Monétaire International a été créé pour assurer la stabilité économique afin que ne se reproduise pas la dépression des années 30. Le FMI c'était à l'origine comme une coopérative où tous les pays mettaient de l'argent de telle façon que si l'un d'eux avait des problèmes, il pouvait recourir au fonds commun pour les dépasser. Mais les difficultés ont commencé à se poser avec la question de la Dette. Et le FMI qui était un prêteur aux pays qui avaient des problèmes transitoires, est devenu vraiment un acteur principal dans la gestion de la Dette des pays du Tiers Monde.
Et puis, il y a eu les années 80, avec l'arrivée des néo-libéraux aux Etats Unis et en Angleterre. La politique du FMI changea et eut alors pour ambition de ramener les pays endettés dans la perspective de l'Economie Néo-libérale par l'épanouissement du commerce.
Ainsi quand les pays ont des problèmes, ces problèmes ne sont plus envisagés comme des problèmes spécifiques et passagers, mais comme des problèmes structurels. Le FMI ne cherche plus à voir les spécificités des problèmes particuliers des pays. Il propose les mêmes solutions pour tous les problèmes. C'est ce que critique cet économiste de la Banque Mondiale, parce que l'économiste de la Banque Mondiale, lui, est supposé être très sensible aux problèmes de pauvreté qui se posent dans ces pays.
En fait, l'auteur n'est pas vraiment antilibéral, on ne pourra pas le taxer d'être anti-libéral, non, lui aussi dit que le fait de s'ouvrir au commerce international a des effets bénéfiques, mais il est pour que chacun aille à son rythme, et qu'on n'impose pas de limites de date ou des conditions du genre : " si vous ne faites pas ça on ne vous prête pas d'argent ".
Il est pour le libéralisme, mais un libéralisme contrôlé, et pour qu'on ne force pas les pays à suivre des rythmes qu'ils ne sont pas capables de tenir.Stiglitz montre que la théorie dite des retombées sur les pauvres est une théorie fausse. A partir de ce moment-là, ce qu'on a appelé la " théorie des retombées ", ne pouvant plus satisfaire la recherche de justice dont sont chargés divers Etats, il faut en venir à une autre notion, et qui est, l'intervention de l'Etat pour, dit-il, éviter que le choc de la conception ultra-libérale n'entraîne, soit des révoltes, soit une misère effroyable, etc
Il dénonce le fait que certaines privatisations ont entraîné la corruption, et qu'elle a profité à certaines élites des pays en développement ainsi qu'à des gens du Nord qui venaient acheter (parce que quand il y a corruption, les 2 côtés en profitent).
Il critique aussi un peu la libéralisationl'ouverture des marchés, parce que, quand on privatise on dit que l'on doit diminuer le nombre de travailleurs, mais comme on n'a rien prévu comme filet de sécurité et que les économies du Sud ne sont pas au stade où il y a des filets de sécuritéalors.Il remarque que ce qu'on demande aux pays du Sud ce sont vraiment des choses qu'on a mis des siècles à faire au Nord. Je me souviens, la dernière fois quand on avait signé les fameux accords de Cotonou La Présidente du Parlement Européen disait que, grosso modo, le développement était un processus politique, et que si jamais les pays africains ne respectaient pas les clauses, l'Europe suspendrait les accords. Elle disait que ça fait longtemps, plus de 30 ou 40 ans qu'on vous fait des cadeaux. Ce qui est important maintenant, c'est de faire du business, faire du commerce et favoriser l'ouverture du marché. Mais qu'est-ce qu'il y à ouvrir à la concurrence ? Les produits agricoles contre les produits agricoles qui sont subventionnés au Nord ? Est-ce que vraiment cette concurrence ne va pas tuer dans l'uf le développement souhaité de l'Afrique ? Les accords ACP-CEE ont été conçus dans l'intérêt exclusif de la CEE.
Stiglitz donne beaucoup d'exemples qui montrent le dogmatisme du FMI. Les conditions de prêt du FMI ne tiennent pas compte du chômage, des coûts sociaux, de la famine. Pour le FMI, les pays qui reçoivent de l'aide, ne doivent pas la dépenser pour des problèmes sociaux parce qu'ils ne sont pas sûrs que demain ils auront à nouveau cette aide. Il dénonce une certaine hypocrisie du FMI : le FMI est là grosso modo pour défendre les intérêts des pays du Nord.
Il va plus loin : le FMI défend certains intérêts privés. Il parle de l'Amérique, et cite le proverbe " ce qui est bien pour la Général Motor, est bien pour l'Amérique " en le parodiant : " ce qui est bon pour les financiers est aussi bon pour l'Economie Mondiale ". En fait, il conteste la vision économique du FMI qui ne défend que les intérêts d'une partie de l'Economie Mondiale, celle du Nord, et qui oublie la grande partie du Sud.Et puis, il soulève des problèmes en montrant que ces libéralisations ont apporté la pauvreté, le chaos social, le banditisme, la criminalité, de façon que vraiment certains pays sont devenus ingérables et que demain ce sera difficile de rattraper ces erreurs.
Il a parlé aussi de la crise asiatique, et montré que si les Etats ont joué un grand rôle dans ce qu'on a appelé le miracle asiatique c'est parce qu'ils ont insisté sur l'Education, et que lorsqu'ils ont investi dans la politique industrielle, c'est pas vraiment le système privé qu'ils ont développé.Il critique aussi la pression sur les pays du Sud pour libéraliser le système financier parce que les banques étrangères prêtent aux grandes sociétés, aux multinationales qui sont présentes, et les petites entreprises locales, en général coulent. Lui, dit qu'il faut y allerdoucement Mais les gens du FMI disent qu'il faut les croire comme l'Evangile et que le Marché résoudra tous les problèmes, car le marché finit par s'équilibrer. Si jamais il y a des problèmes, ce sont des problèmes transitoires. Dans vingt ans ce sera mieux. Mais bénéficiera-t-on des avantages de ces réformes quand on sera au cimetière : Keynes disait que dans le long terme, tout le monde sera mort.
Il rappelle que les ancienne théories se fondent sur l'illusion d'une information parfaite mais il a fait des recherches sur l'asymétrie de l'information qui montrent que les modèles qu'on enseigne à l'école sont simplistes et que ce n'est pas comme ça que les choses se passent dans la réalité.Alors, qu'est-ce qu'il propose ? Quand il y a des crises, les milliards que le FMI prête, on dit que c'est les pays qui vont en profiter, mais on prête à ces pays pour sauvegarder les intérêts des banquiers qui ont investi dans ces pays ; alors quand on sauvegarde les intérêts de ces banquiers, c'est récompenser leur irresponsabilité, parce que ces banquiers ont prêté sans prendre conscience des dangers qu'ils courent.
Il y a même des sénateurs ou bien des congressistes américains qui disent ques'il y a des capitalistes qui ont investi dans ces pays, il faut qu'ils prennent leurs responsabilités. Il ne faut pas que les contribuables paient à leur place. Le problème c'est que, quand les pays entrent en crise, les milliards que le FMI prêtent pour s'en sortir, ces pays n'en profitent pas. Les gens qui avaient investi pourront rapatrier du capital sans trop de perte, ou bien cet argent qu'on prête à l'Etat, on va s'en servir pour rembourser les entreprises privées qui ont eu des problèmes. En fait, le FMI, c'est une assurance pour les entreprises privées.Alors, vraiment, si on dit que l'on n'emploie pas la force, le système économique en vigueur fait quand même un certain usage de la force parce que la puissance économique du FMI défend les intérêts financiers de certains groupes importants du Nord, qui sont tellement puissants que les pays sont obligés de se soumettre. Cela veut dire que si le FMI vous donne une mauvaise note vous perdez la confiance, il n'y aura pas de nouveaux investisseurs qui vont venir, les gens vont partir, de façon que tout le monde a intérêt à collaborer.
Il donne des exemples des grands pays comme la Chine, qui ont pu résister quand on a voulu les obliger à ouvrir leurs marchés financiers, mais, les petits pays, sont obligés de s'exécuter le jour même !
Et puis il y a un autre problème : quand il y a eu des accords signés lors de la guerre froide avec des gouvernements supposés démocratiques. On signe des accords : par exemple l'Etat va acheter de l'électricité à des entreprises pendant 30 ans à tel prix le kwh ". Quand le gouvernement change, il voit que c'est inégal. Mais les hommes politiques du Nord ne veulent pas changer ces accords inégaux de façon que, vraiment, on se demande si les hommes politiques ne défendent pas les intérêts de leurs propres entreprises privées. Les accords signés parce qu'on a corrompu les Présidents, comment peut-on obliger les peuples à les payer ! ".
Alors lui, se pose la question : quel autre programme du FMI ? Il propose qu'on ne s'occupe pas de sauvegarder les intérêts des banques ou des entreprises qui ont investi dans les pays pauvres, que le FMI ne soit pas une assurance pour les investisseurs mais plutôt qu'on essaye de tenir compte des victimes de ces programmes.Mais le problème, c'est toujours le rapports des forces : même s'il y a des hommes politiques bien intentionnés, le poids des multinationales est tel que les institutions internationales les défendent en priorité.
Alors, il se pose la question : " la mondialisation, il y a ceux qui disent qu'il faut la supprimer ". Il répond : ce n'est pas possible ! La mondialisation a déjà montré ses preuves, il y a des pays qui ont pu s'en sortir parce qu'ils se sont ouverts au commerce. En Afrique, par exemple, l'île Maurice a pu s'en sortir avec le textile, dans le cadre d'un accord avec l'Union Européenne.
Mais il propose quand même de réformer les Institutions Internationales. Mais on se demande si ce n'est pas un peu irréaliste. 80 % de la population mondiale n'a pas le droit de vote au FMI parce que le droit de vote est en fonction du poids économique des pays et que les Etats Unis disposent toujours du droit de veto.
Il souhaite qu'on aille un peu plus loin, qu'on écoute ces pays du Sud. Et qu'on dépasse l'assistance humanitaire pour aller au delà, pour que ces pays puissent avoir la capacité de se développer, qu'on ne s'arrête pas vraiment à la résolution des problèmes conjoncturels du libre échange, mais qu'on investisse, qu'on fasse des crédits pour que ces pays puissent s'en sortir à partir de leurs programmes.
Il demande à ce qu'il y ait plus de transparence dans les relations entre les Institutions Internationales.
Mais le problème qui se pose est : est-ce que les pays du Nord vont accepter de payer des investissements qui ne leur rapporteront que dans I0 ans, ou dans 20 ans ?
L'avantage du livre, c'est qu'il a pu soulever de grands problèmes qui se posent dans le cadre des relations entre le FMI et les pays en voie de développement. Il a dit que, vraiment, on a mis beaucoup d'argent là-bas, et qu'en réalité, le problème c'est qu'on a défendu les intérêts d'un groupe à la place d'un autre.Critique de la Grande Désillusion par Dominique TEMPLE
Il est clair que l'on se situe dans le système capitaliste tel qu'il apparaît actuellement ; Stiglitz est un homme de l'intérieur du système, c'est peut-être ça qui crée l'événement. Sa critique du FMI est sans pitié, mais elle a été dénoncée comme un règlement de comptes entre personnes. Selon cette explication Stiglitz aaurait été obligé de pousser la critique à ses ultimes conséquences : s'il livre un combat contre certains de ses coreligionnaires, il ne peut en effet se permettre de garder des arguments en réserve, car il joue du premier coup son va-tout... Quoiqu'il en soit Stiglitz révèle comment ça fonctionne à l'intérieur, et nous met devant des faits objectifs. Il ne s'agit pas d'une critique de l'extérieur et qui pourrait être entachée de méconnaissances de la réalité - soit parce que les données ne seraient pas à la disposition de tout le monde - soit à cause d'une idéologie a priori qui fausserait l'objectivité de l'observation, - soit pour d'autres raisons.
Je compare cette critique à celle de Gorbatchev, c'est une critique du système, de l'intérieur, et qui ouvre une faille par laquelle peut s'engouffrer beaucoup de monde. Mais je ne peux pas dire que c'est un Gorbatchev puisqu'il n'est pas au pouvoir évidemment, mais il est bien question de transparence et ça fait penser à la glassnost ; il est bien parlé de re-structuration de l'Institution Mondiale et ça fait penser à la perestroïka. Donc, un séisme dans le monde capitaliste à partir de l'intérieur !
On veut bien financer les pays en voie de développement, dit le FMI, mais à une condition qu'ils se plient aux règles du jeu des prêteurs. Et la règle du jeu est que les prêteurs doivent y trouver leurs comptes. "Ce qui marche pour les financiers marche pour l'économie mondiale". Stiglitz répond que pour accompagner la libéralisation il faut la contrôler : plus d'Etat donc. On dit de Stiglitz que c'est un nouveau Keynes Je ne reviens pas sur l'analyse de Frédéric.
On a vu, donc, qu'il propose d'autres politiques que celle du FMI, mais, à mon avis, il enferme le politique dans une perspective strictement libérale. Pour lui, l'Etat est au service de l'Economie Libérale, ce n'est pas un acteur, c'est un arbitre. Il donne au politique une définition tellement restrictive que le politique n'est presque plus que la gestion, à partir de l'Etat, des coûts sociaux du système capitaliste.
Un exemple de sa cécité sur ce que peut être le politique, c'est que, lorsqu'il parle incidemment du capital social, il en parle comme seulement la cohérence des acteurs sociaux qui interviennent au niveau économique, et il emploie cette expression assez vulgaire " ce qu'on appelle la colle forte ", c'est à dire que le lien social ou tout ce qui peut faire référence, un idéal commun, une cohérence, une puissance d'ordre éthique, d'ordre idéologique, religieux, etc., tout ce qui peut faire une puissance d'un autre ordre que ce qu'il appelle, lui, la cohérence économique, c'est de la colle forte. Les économistes du système capitaliste se passeraient bien de cette colle pour que les rouages de l'économie capitaliste soient plus libres. Ils n'en tiennent compte que pour ne pas tout casser.Je ferai une deuxième critique : nulle part je n'ai vu qu'il se soucie d'aucune autre économie que l'Economie Capitaliste. La sphère financière créée par le devenir du capital est pour lui ce qui résulte de l'histoire économique. Aujourd'hui, la mondialisation est comme une enveloppe amniotique pour l'enfant à naître. Donc, pour lui, s'il y a encore d'autres économies que cette Economie Capitaliste, ce sont des accidents destinés à disparaître dans des temps très courts, il n'est même pas question de les citer.
On rencontre tout de même un paradoxe, c'est que, lorsqu'il parle de l'Economie Chinoise, page 240, il dit ceci : " Pendant ce temps, la Chine avait déclenché un processus de destruction créatrice (c'est lui qui parle), éliminer l'ancienne économie (entendons ici simplement l'Economie Communiste) en en construisant une nouvelle. Des millions d'entreprises ont été créées par les municipalités et les villages qui, n'ayant plus la responsabilité de gérer l'agriculture, pouvaient tourner leur attention ailleurs ".
Il y a quand même là reconnaissance du fait que ces entreprises ont été " créées par les municipalités et les villages ". Mais cela, est-ce une privatisation ? On ne peut pas mettre cette conception du développement de la Chine rurale - je ne parle pas de la Chine urbaine - on ne peut pas la mettre au bénéfice du système capitaliste parce qu'il ne s'agit pas de privatisation - si ce sont les municipalités et les villages, ou disons, les communautés, qui sont les origines de ces entreprises !
Quand on parle de la libéralisation de l'agriculture en Chine, il y a déjà un faux semblant, puisque la Chine n'a pas accepté la privatisation de la terre. La soi-disant privatisation de l'agriculture de la Chine est un retour au système communautaire. La Chine a supprimé quelque chose qui était de type occidental, c'est-à-dire la collectivisation, l'appropriation par le pouvoir des terres, pour revenir à la commune, au pouvoir du peuple. On a fait un bond en avant, et on est revenu en arrière parce que le bond en avant ne marchait pas.Maintenant, des millions d'entreprises ont été créées par les municipalités et les villages qui, n'étant plus sous la contrainte de gérer l'agriculture par voie administrative, peuvent tourner leur attention ailleurs. On est revenu à une forme de participation des travailleurs à la création de la valeur. Au niveau des villages, il n'y a pas d'entreprise privée qui ne soit directement ou indirectement gérée à partir de la communauté villageoise. Pas plus que de privatisation de terres, il n'y a d'entreprise privée qui puisse imposer sa loi à la communauté villageoise, ne serait-ce que du fait que ces entreprises ne sont pas propriétaires mais seulement locataires des terres où elles sont installées. Or, ce développement chinois, dit Stiglitz, est intéressant parce que sur le plan de l'agriculture et des petites entreprises, la transition chinoise est l'expérience la mieux réussie de toutes les politiques économiques de ces vingt dernières années.
" Les entreprises publiques des municipalités des villages ont joué un rôle central dans les premières années de la transition ; l'idéologie du FMI disait que "puisque c'étaient des entreprises publiques, elles ne pouvaient pas réussir" le FMI avait tort ". "Les entreprises de municipalités de villages ont résolu le problème de la gestion de la gouvernance auquel le FMI n'accordait qu'une attention des plus distraites, mais qui était la raison cachée de beaucoup d'échecs. Les Municipalités de villages ont canalisé la précieuse ressource monétaire, financière vers la création de richesse et dans un climat de vive concurrence pour réussir. Les habitants des villages et des villes pouvaient voir ce qui arrivait de leur argent. Ils savaient si on avait créé des emplois et si leurs revenus avaient augmenté " .
Autrement dit, ils contrôlaient le processus.
Bon ! Alors, pour lui, ce n'est pas de la démocratie. Il dit : " Ce n'était peut-être pas la Démocratie "Mais il fallait bien leur rendre des comptes"". Mais qu'est-ce que c'est la Démocratie, si ce n'est pas de rendre des comptes ?" En Chine les nouvelles activités industrielles ont été installées en zone rurale (...) Ainsi la Chine a posé les bases d'une Economie nouvelle sur le socle des institutions existantes, en maintenant et en renforçant son capital social " (entendez la colle forte ) !
Les faits sont là qui résistent : " en renforçant son capital social ", c'est pas moi qui le dis.
Mais pensée unique oblige : pour Stiglitz, l'économie chinoise ne crée pas une alternative mais une transition. Pour un libéral tout doit être interprété du point de vue favorable à l'Economie Libérale, même si les faits disent le contraire. Il y a donc là une certaine cécité sur des perspectives différentes de celles du libéralisme économique.Alors, pour l'Afrique, les jugements sont terribles. Stiglitz dit bien qu'il est allé en Ethiopie, mais c'est un voyage ponctuel d'une journée pendant laquelle il s'est rendu compte de l'extrême pauvreté etc. , etc. Et puis il est allé au Kenya, au début de sa carrière. Mais il n'en parle pas dans ce livre. Alors on se demande comment il peut être assez aveugle pour ne pas voir qu'il y a des marchés partout en Afrique, qu'il y a des systèmes économiques en Afrique ! Mais aucune allusion à cela. Pour lui, ça n'existe pas, parce qu'ils ne sont pas dirigés par les 3 P : Prix, Profit, Propriété.
À l'en croire, il va de soi que l'économie mondiale est l'économie du libre échange. Comme pour les monothéistes il n'existe qu'un seul Dieu, il n'existe pour la pensée unique qu'une seule économie. La discussion porte uniquement sur la question de savoir comment cette économie peut se développer le mieux possible, c'est-à-dire, ici, en faisant le moins de victimes possibles, car l'excès de victimes peut aussi conduire à une crise de confiance qui mènerait à une catastrophe du genre de celle de 1929.
Dans ses solutions, Stiglitz propose la réforme des institutions parce qu'elles sont actuellement entre les mains de systèmes financiers à la solde d'intérêts privés ; ça, c'est clair. Ce qui l'amène à demander donc la transparence des comptes des institutions internationales... Ce qui n'est pas un but impossible à atteindre puisqu'elles sont internationales. La transparence, je l'ai comparée tout à l'heure à la glassnost.
Et il est favorable soit à la restructuration soit à la création de nouvelles institutions, ce que j'ai comparé à la perestroïka. Alors, avec la restructuration, il me semble qu'il ouvre une faille importante parce que si l'on propose de nouvelles institutions, c'est certainement pour donner la parole aux gens du Sud en disant : " Ecoutez-les ".
Alors, c'est vrai que je l'accuse de réductionnisme du politique, et d'une telle cécité sur les autres Economies du monde que, à la limite son plaidoyer, c'est du racisme économique ; mais malgré cela, sa critique a le mérite de créer de l'intérieur du système deux failles qui me paraissent très importantes : la transparence et la restructuration, à condition que, en face, il se trouve des hommes qui aient quelque chose à dire. Le pire, ce serait que ce soit les hommes du Sud qui récitent le B-A BA du système capitaliste !Et alors, je vous pose la question : " Qu'est-ce qu'ont à dire les gens du Sud ? ". Même si on leur donne la parole, ce qui n'est pas évident, mais on peut toujours imaginer que Stiglitz devienne président du FMI ou de la Banque Mondiale, et qu'alors il dise : " Je crée une nouvelle institution, une commission, je ne sais pas, pour donner la parole aux responsables du Sud." Et la question est : " Que vont dire les responsables du Sud ? "
Débat FREDERIC : Il y a une autre question qu'on peut se poser. Est-ce que les manifestations de l'anti-mondialisation, est-ce que vraiment, elles posent les vrais problèmes ?
DOMINIQUE : Ce qui ressort du livre, c'est que ces manifestations ne posent pas les problèmes mais qu'elles font peur. Car Stiglitz craint un débordement par l'opinion mondiale qui entraînerait une perte de confiance non maîtrisable au niveau des marchés financiers, c'est-à-dire, pour lui, une crise économique comme celle de 1929. Mais si on cherche, dit-il, à voir clair dans ce mouvement populaire, les propositions sont contradictoires entre elles.
SIDY : Tu parles de Perestroïka et de Transparence. Quand on pose le problème de Transparence, au niveau de ces institutions-là, ça veut dire quoi dans l'entendement de Stiglitz ?DOMINIQUE : Ce qu'il dénonce, c'est le fait que les décisions du FMI soient prises en partie par le Trésor américain et en partie par des intérêts financiers occultes qu'il ne désigne pas.
ERIC
Il fait allusion aux banques.SIDY : Donc, cette transparence qu'il souhaite de tout coeur, qui en serait l'acteur en fait ? Parce que je ne vois pas... c'est un système ! Ce qui intéresse ce gars-là, c'est le Capital, pas autre chose : comment faire du profit, comment vendre, comment acheter, comment gagner ? C'est tout ce qui l'intéresse !
DOMINIQUE : Attention, parce qu'à la limite ça ne l'intéresse plus. Même le marché des Capitaux, ça ne l'intéresse plus. Il y a la sphère de la spéculation monétaire, et lui, il s'aperçoit que c'est ça aujourd'hui qui mène le monde.
SIDY : Mais, c'est tout à fait vrai ! C'est un constat. C'est ce constat-là qui est peut-être une étape qu'on vient de franchir dans les fonctions de la monnaie que tout économiste connaît. Le fait que la monnaie devienne une marchandise, et donc objet de spéculation. On en est à cette phase aujourd'hui. Bon ! cela génère des particularités ou des particularismes ou des types de comportement, selon les écoles capitalistes qui s'affrontent au niveau du Marché, mais à tout point de vue les peuples sont largués.
C'est pour cela justement que le simple fait de dire que "le monde n'est pas une marchandise" pour moi, ça ouvre aussi une nouvelle phase de la révolution. Et ça, c'est important à mon avis, même si aujourd'hui ceci n'est pas perçu comme tel, en Occident, car moi, c'est pas la même lecture que je fais ; je crois que c'est un bon mot que le Syndicat Paysan a lancé avec tout ce qu'il fait en plus : le paysan dans son environnement et ses responsabilités locales face au capitalisme, etc. À mon avis, tout ça c'est une vraie nouvelle lecture du monde. C'est cela qui fait peur à Seattle ou ailleurs dans les manifestations des anti-mondialistes.
Maintenant, on parle aussi de re-structuration ou de nouvelles structures. Quel type de structure ? Pour Qui ? C'est pour ça que la question que tu poses : " qu'ont à dire les pays du Sud ? " me paraît importante, parce que, s'il faut re-structurer le monde, alors la notion de Mondialisation, personnellement, moi je ne l'accepte pas.