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Derma Economie

 

Débat sur l'Exposé de Magloire Bazabana

" les réseaux de petites entreprises en Afrique "

 

 

 

Compte ­ rendu


Par

Eric Sabourin

 

Sidy B.D. demande quelles ont été les raisons de l'échec de l'entreprise moderne de transformation du manioc.


Magloire B. rappelle les projets de grandes entreprises dans l'environnement marxiste du Congo après l'indépendance.


Suit un débat sur la socialisation des moyens de production (modèle marxiste).


Paul B.K.rappelle que l'on observe en fait via ces réseaux une socialisation des fonctions de production et que c'est un processus, voire un " moteur " assez différent de la recherche de la réduction des coûts de transaction, hypothèse avancée par Magloire pour expliquer l'efficacité des réseaux supérieure à celle des grandes entreprises.

Dominique T. :
Revenons sur les attributs qui sous-tendent ces réseaux : ils me paraissent mélangés alors qu'ils peuvent être situés sur deux plans distincts :
On y trouve bien la confiance, valeur morale qui fait appel au plan de l'esprit, de l'affectif ; et d'autre part on trouve l'entraide ou la réciprocité qui sont des pratiques et qui se rapportent à un substrat matériel.
Polanyi dirait que les transactions ou prestations sont encastrées dans des coutumes, des valeurs constituées, qui du fait de leur gratuité, réduisent en effet les coûts de transaction et sont reconnues à ce titre par la nouvelle économie institutionnaliste.
Mais ce qui n'est pas pris en compte, c'est que ces valeurs, il faut les constituer, elles ne tombent pas du ciel de manière innée. La confiance est le produit de relations de réciprocité qui supposent aussi des obligations. Elle n'est pas issue d'un patrimoine culturel dont par ailleurs l'effritement en rendant ces obligations facultatives, n'assure plus obligatoirement leurs conditions de reproduction : le don, la réciprocité.
Si on ne régénère pas ces obligations réciproques, on laisse le champs libre à la concurrence qui n'engendre pas seulement l'émulation mais une lutte pour survivre, une lutte qui peut être une lutte à mort du moins selon la vision capitaliste traditionnelle.
Il est heureux de constater que l'homme en Afrique n'a pas pour objectif de détruire ces valeurs.
Mais pour promouvoir des formes de développement de la collectivité en s'appuyant sur les réseaux, il faut identifier et caractériser les structures constituantes, les structures productrices de ces valeurs. En quoi et comment le réseau de réciprocité produit-il de la confiance
?
Quelles sont les valeurs inscrites dans la coutume ? Et quelles sont les valeurs produites par les réseaux ?

Pourquoi ces petites entreprises agro-alimentaires fonctionnent-elles ? Comme nous l'explique Magloire, pour satisfaire les besoins des gens.

Or, la question à laquelle s'intéresse l'économie occidentale, la question de l'ORSTOM, était pourquoi l'entreprise industrielle a-t-elle fait faillite ?L'enjeu des Occidentaux est de renforcer leur potentiel d'exploitation. La théorie des coûts de transaction correspond à une vision de la rentabilité économique, à une recherche du profit.

Or, le choix des gens pour des petites entreprises familiales 'interdépendantes' se situe peut-être en faveur d'un système à valeur éthique ajoutée qui vient informer l'économique, et qui ne se retrouve pas dans la vision des coûts de transaction.

Magloire :
Comment construire la confiance, comment établir des cadres d'apprentissage de la confiance. Mais il y a des réponses dans l'économie ! On peut produire de la confiance via le contrat ou la convention.

Sidy demande des précisions sur les rotations des " entrepreneurs " pour aller vendre les produits du groupe et rapporter les gains pour le compte des autres sur le marché.

Magloire : La rotation des " vendeurs " diminue la fréquence des liens avec l'extérieur, mais celle-ci est toute relative. Ensuite cette rotation renforce les liens entre les membres du groupe ou du réseau.

Dominique : Cela ressemble-t-il à ce que l'on voit avec les peuples traditionnellement commerçants ? Car pour les peuples de commerçants, même vis-à-vis des acheteurs étrangers c'est la réciprocité qui est mise en jeu, mais non plus la réciprocité positive qui se soucie a priori des nécessités d'autrui. Ici, au contraire, il s'agit de réciprocité négative où l'autre est considéré comme un adversaire, de sorte que à l'issue de la confrontation, de la joute de surenchères d'arguments pour faire baisser les prétentions d'autrui résulte un prix accepté des deux parties, joute d'arguments qui peut être ici appelé la palabre. Mais alors l'interface entre réciprocité et échange se traduit par le fait que là où il y a réciprocité il y a discussion, il y a palabre, et donc construction d'une relation sociale, alors que là où il y a libre échange et concurrence, le plus fort impose son prix sans considération de la situation d'autrui.
Comment appelle-t-on le marché et la concurrence au Congo ?

Magloire : On a un mot pour marché, mais pas pour concurrence. Du moins, il n'y a pas de mot qui puisse signifier la concurrence dans son acception occidentale.

Paul : Au Cameroun, non plus, pas pour concurrence.

Dominique : c'est quand même assez important ce que vous venez de dire. Il n'y aurait pas dans vos sociétés de mot pour exprimer l'idée de concurrence selon l'acception occidentale ? Il nous faut préciser quelle est la finalité du profit, ce qu'on fait du gain, si c'est l'accumulation privée ou la redistribution. Si le but recherché est l'appartenance ou l'indépendance vis-à-vis de la communauté : enfin, le réseau c'est pour faire quoi ?
Pour profiter des autres et pour accumuler ? Ou pour se relier aux autres et participer à la société ?

 

Débat

Compte ­ rendu

par

 

Mireille Chabal

 

 

Magloire Bazabana montre comment les réseaux de petites entreprises agro-alimentaires au Sénégal, au Bénin, au Cameroun, au Congo sont une organisation rationnelle et compétitive par rapport à une grande entreprise industrielle en termes de coûts de transaction. Il les étudie plus spécialement à partir d'un exemple : un travail de terrain fait à partir de 1990 avec le CIRAD au Congo sur les trois mille petites unités de transformation du manioc à Brazaville de production de chikwangue urbain (petits pains de manioc tronçonnés en parts individuelles précuits et conditionnés dans un emballage de feuilles). Pour interpréter ce système de réseau (non centralisé chacun coopère avec chaque partenaire, en matière de main d'oeuvre, de financement, d'achat des matières premières et de vente)
Les économistes s'appuient sur la théorie des conventions ou sur celle des contrats, mais en Afrique on a été obligé de tenir compte du droit coutumier, qui fait tenir le système : on remarque en effet que les partenaires de ces réseaux ont une confiance mutuelle qui procède de réseaux déjà existants

ces réseaus sont :

- " obligatoires"

- de relations claniques
- de relations lignagères
- et de relations villageoises

- ou non obligatoires" (système de sanctions et obligations plus éloignés)

- de relations ethniques
- régionales
- et de voisinage.

Magloire détaille la façon dont cette confiance rend possible le fonctionnement du réseau, en développant l'exemple de la vente : un va au marché pour les autres, et leur rapporte l'argent, sans aucune contre-partie sauf que la prochaine fois c'est un autre qui ira.
Même chose pour la main d'oeuvre, l'achat des matières premières, le financement : l'essentiel est qu'une fois qu'on s'est engagé, la boucle doit être bouclée (comme dans la tontine). Une fois qu'on a donné sa parole, on la tient, sous peine de sanction sévères pratiquement sous peine de mort.
La discussion permet de préciser ce système au niveau du financement.

- Sous le marxisme léninisme il y a eu une tentative d'installer deux grandes usines, de socialiser les moyens de production. La petite entreprise individuelle a résisté.


- Il s'agit, fait remarquer Paul, de socialisation des fonctions de l'entreprise et non plus de socialisation des moyens de production.

Désormais " l'économie des organisations" est prise en compte par l'économie politique.

On ne parle plus d'économie informelle. On s'est rendu compte de l'absurdité de ce concept. C'est l'économie réelle, qui nourrit tout le monde, même l'armée. Ces petites entreprises (à la banque mondiale on parle de micro-entreprises) payent même des impôts : leur place au marché coûte 100 F CFA : c'est beaucoup d'argent qui va dans les caisses de l'Etat.

Dominique fait remarquer que la confiance est un sentiment et une valeur, pas du même ordre que l'entraide ou la coopération ou la réciprocité. Il faudrait peut-être analyser le réseau comme une structure de production de la confiance ou de l'amitié et pas seulement comme un moyen de réduire les coûts. Sinon la confiance apparaîtra seulement comme une valeur constituée grâce aux structures traditionnelles déjà existantes. Or, on a vu que celles-ci se distendent : il y a des réseaux de relations obligatoires (clan, lignage, village) et d'autres déjà " non-obligatoires " (ethnique, région, voisinage).

La confiance ne peut-t-elle pas être produite à l'intérieur du réseau (comme on a vu autrefois se constituer des peuples de commerçants, les Dioula par exemple) et faire place à l'extérieur à une sorte de concurrence, donnant lieu au marchandage et à la palabre avec l'acheteur ? D'autre part si on ne fait plus appel qu'aux valeurs constituées, n'est-on pas déjà dans un système pré-capitaliste de type chrétien catholique ?

Magloire

Il n'y a qu'une seule économie. Partout, de tous temps les hommes ont besoin de produire, d'échanger de se nourrir. C'est l'économie. Il y a des systèmes de troc, puis des systèmes monétaires, avec des monnaies d'échange. (...) Il ne faut pas se demander si un système est capitaliste ou précapitaliste. En Afrique on ne se demande jamais ça. Et même en Europe non plus. En Italie par exemple on trouve de petits fabriquants de ceintures qui sont organisés en réseaux sur le modèle qu'on vient d'étudier. La confiance se produit par l'apprentissage. Les conventions sont une façon de produire la confiance, le contrat aussi. Il y a, là aussi, des sanctions comme dans les systèmes régis par le Droit coutumier : ce sont les sanctions qui apprennent la confiance.

Commentaire de Dominique :

Il y a ici deux perspectives différentes :
1) la découverte des structures de production des valeurs éthiques qui fondent le Droit coutumier dans lequel l'obligation morale précède donc la sanction.
2) et d'autre part l'apprentissage des valeurs constituées comme moyen d'abaisser les coûts de transaction, diminution des coûts de transaction dont la finalité est de permettre aux petites entreprises d'avoir une rentabilité supérieure à celle des entreprises industrielles. Dans ce cas, la sanction fait partie de la convention ou du contrat et précède même l'obligation morale.

La question posée semble être : les opérateurs et décideurs cherchent-ils à promouvoir les petites entreprises comme matrices de valeurs humaines en opposition au marché capitaliste ou au contraire s'agit-il pour eux d'utiliser les valeurs créées dans les structures traditionnelles pour favoriser l'émergence de nouveaux concurrents africains dans le système capitaliste ?